Ile Maurice: Virginie Bissessur – «Les jeux en ligne avec option 'chat' sont des terrains privilégiés de chasse des pédocriminels»

Les parents ne sont pas suffisamment conscients des pervers déguisés en personnes respectables qui rôdent autour de leurs enfants. Les enfants aussi doivent être alertés. L’actualité du moment le prouvant, «l’express» s’est tourné vers Virginie Bissessur, directrice de Pédostop, pour sensibiliser les parents et les enfants sur ces dangers. Pour que l’innocence ne soit plus piétinée…
Il y a encore une confusion dans la tête des gens, parfois même chez des personnes exerçant des métiers d’autorité, à propos des dénonciations tardives d’enfants abusés sexuellement. La parole de l’enfant, devenu adulte parfois, est alors mise en doute. Pourquoi des enfants abusés sexuellement peuvent prendre des années avant de dénoncer ce qu’ils ont subi ?
Les dénonciations différées sont souvent le fait d’un phénomène appelé la «mémoire traumatique». Si on doit le résumer, c’est le fait que le trauma est tellement violent ou l’enfant victime tellement jeune que le cerveau va «oublier» les faits pendant de nombreuses années, voire des dizaines d’années, afin de protéger son développement. La victime peut grandir et se développer presque normalement. Elle peut fonctionner de façon presque adaptée en société. Et puis, une fois adulte, quand la victime est plus forte, plus mature, on ne sait pas bien encore pourquoi, un élément déclencheur va aller repêcher le souvenir des faits.
Le flash-back est alors très violent, car le souvenir est accompagné d’émotions et de sensations que la victime avait ressenties à l’époque. Ces émotions et sensations n’ont pas été traitées ni digérés par le psychisme et donc, elles replongent la victime dans le trauma. Le cerveau peut oublier momentanément mais le corps se souvient et les victimes ont pas mal de symptômes du trouble de stress post-traumatique tels que l’hypervigilance, des difficultés de sommeil, des troubles alimentaires, des symptômes de somatisation comme des migraines répétées, des troubles digestifs, des douleurs diverses.
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Pourriez-vous différencier le «grooming», la violence envers les enfants, et les abus sur eux, notamment sexuels ?
Le grooming correspond à la stratégie que le pédocriminel met en place quand il a trouvé sa proie. Cette stratégie consiste à se rapprocher de la victime, à gagner sa confiance et celle de ses parents. Il va créer un climat de proximité, d’affection, d’attention, puis une intimité. Il demande le secret sur les contacts avec l’enfant, créé un sentiment de loyauté envers lui. Il ne faut pas oublier que dans plus de 80 % des cas, le pédocriminel fait partie de l’entourage proche de l’enfant, voire de la famille de celui-ci.
La violence envers les enfants prend de multiples formes : psychologique, négligence, physique et sexuelle. Tout cela fait partie de l’article 13 de la Chidren’s Act de 2020 : «ill-treatment of child» car cela induit la notion de préjudice et reconnaît les conséquences de la violence sur la victime. Cet article sanctionne tout acte de «ill-treatment» jusqu’à un maximum de cinq ans de prison.
Par contre, l’article 19, de la même loi, va venir détailler la notion de violence sexuelle, fixant la limite du consentement à 16 ans et plus.Tout jeune qui n’a pas cet âge est estimé incapable de donner un consentement éclairé et libre à tout acte sexuel, s’alignant sur les recherches en neuropsychologie, qui ont trouvé que la zone du cerveau qui est responsable de la gestion des émotions et de la prise de décision n’est pas encore fonctionnelle avant l’âge de 15-16 ans.
Il est beaucoup question de cas de pédophilie ces temps-ci. Généralement, les pédocriminels choisissent des «proies» de quel âge ?
Chaque pédocriminel est singulier, mais généralement les enfants de moins de 11 ans sont cinq fois plus à risque, les porteurs de handicap quatre fois plus à risque. Bref, plus l’enfant est vulnérable, incapable de se défendre ou de mettre des mots sur ce qu’il subit, plus il est à risque. Chaque pédocriminel a des «préférences», qui lui sont propres.
Qu’est-ce que les enfants doivent faire pour se protéger contre le «grooming» et les abus sexuels, et quels signes doivent les alerter ?
Déjà, ils doivent être très prudents en ligne, ne pas afficher leurs photos en public et ne pas mettre des profile pictures, ne pas chat avec des personnes qu’ils ne connaissent pas personnellement, ne pas communiquer des informations personnelles. Les jeux en ligne avec des options de chat sont des terrains privilégiés de chasse des pédocriminels.
Et puis, il y a l’agresseur dans l’entourage de l’enfant. Il est urgent que les parents et l’État prennent à bras-le-corps la prévention. Il faut que l’enfant entende, dès son plus âge, que son corps lui appartient, que personne, vraiment personne, n’a le droit de le toucher sans son consentement, ni n’a le droit de toucher ses parties intimes. Il a le droit de dire «NON» s’il est mal à l’aise.
Il faut que les enfants écoutent leur instinct quand un toucher dérape de l’affection à la sexualité. Il faut qu’il sache qu’il faut impérativement qu’il parle de son malaise à ses parents ou à un adulte de confiance immédiatement afin d’être protégé, même s’il est sous la menace ou si on lui a fait promettre le secret.
Qu’est-ce que l’enfant doit éviter dans son quotidien ?
C’est difficile de répondre à cette question car finalement, la maison est l’endroit le plus à risque pour l’enfant, l’école non plus n’est pas safe et on l’a tristement constaté dans l’actualité. Comment ne pas devenir parano ? Mais on ne peut pas empêcher un enfant de vivre, de découvrir et de grandir. La prévention reste le meilleur conseil afin que l’enfant puisse détecter, sache comment réagir et surtout, en parle pour être protégé, sans craindre la réaction des adultes.
Qu’est-ce que les parents doivent faire pour protéger leurs enfants contre les pédocriminels et autres abuseurs ?
D’abord, reconnaître qu’en regardant les faits en face, aucun enfant n’est à l’abri d’un abus sexuel (26 % de Mauriciens, hommes et femmes, ont vécu une expérience de violence sexuelle avant l’âge de 18 ans*). Donc, on ne peut continuer à dire que cela n’existe pas dans sa famille. À partir de là, encore une fois, la prévention est primordiale.
À Pédostop, on commence la prévention dès l’âge de trois ans avec des messages simples sur le bon toucher à l’opposé du mauvais toucher, le consentement, la notion de secret mauvais à garder. Ensuite, il faut être proche de son enfant, être connecté à lui, reconnaître ses émotions et les entendre, reconnaître les changements de comportements, des difficultés à gérer ses émotions de façon inhabituelle. Bref, plein de micro-signes auxquels il faut être vigilant mais pour cela, on doit être proche de son enfant.
Que doivent-ils éviter pour que leurs enfants ne soient pas des «proies» pour les pédophiles ?
Il faut absolument éviter de le faire taire quand il partage ce qu’il vit et ce qui le tracasse ou le rend triste. Ne pas minimiser à chaque fois ce qu’il vit. Sinon, l’enfant comprend que cela n’intéresse personne et donc, il y aura de fortes chances qu’il se taise si quelque chose lui arrive. Les enfants ont parfois des questions sur la sexualité et nous avons tendance dans notre culture à ne surtout pas y répondre car on pense que plus un enfant en sait, plus il va s’y intéresser. Ce qui est paradoxal, car s’il pose la question, c’est que cela l’intéresse de savoir ou de comprendre ; cela ne veut pas dire qu’il va s’y mettre.
En répondant, en fonction du niveau de compréhension de l’enfant, de son âge, de façon naturelle, car cela fait partie de la vie, cela permet à l’enfant d’être à l’aise avec son corps, sa confiance en lui et surtout, il est au courant des risques aussi. Si les parents font de ce sujet un tabou, alors les enfants vont chercher les réponses sur le Net et les sites pornographiques, et leur vision de la sexualité sera moulée sur ces prismes déformés et violents.
Les enfants sont beaucoup sur les réseaux sociaux, notamment TikTok et les jeux comme Roblox, Fortnite etc. Les parents ont beau dire qu’ils mettent un logiciel de contrôle parental sur leur connexion internet mais leurs enfants peuvent être en contact avec des étrangers pouvant être des pédophiles se faisant passer pour des enfants ou des ados. Comment les protéger de cela ?
Le remède est une prévention systématique dans les écoles, dans tous les lieux où se retrouvent les enfants. Nous avons évoqué les choses à ne pas faire comme accepter des demandes de chat d’inconnus, même d’autres prétendus enfants, ne pas communiquer ses informations personnelles, etc. Et puis, au-delà des logiciels de contrôle parental, s’intéresser à ce que son enfant fait sur le Net, ses goûts, ses centres d’intérêt, bref, s’intéresser à lui, permet de faire comprendre à l’enfant que ce qu’il vit est important pour ses parents et donc, il se sentira plus à l’aise de se confier si quelque chose le tracasse ou le met mal à l’aise.
Qu’en est-il des femmes pédophiles ?
Un pédocriminel sur dix est une femme. C’est encore un angle mort des violences sexuelles. Les femmes abusent des enfants de façon plus subtile. Cela peut se passer pendant les soins de l’enfant : douche, changement d’habits, pendant les siestes, etc. Donc, c’est plus difficile à détecter pour l’entourage ou pour la victime elle- même. C’est un tabou ultime dans l’ombre de la figure maternelle, qui est censée être d’office protectrice.
Le crime de pédophilie figure-t-il dans la loi ?
Il existe mais il ne porte pas le mot «pédophilie». L’article 19 de la Children’s Act mentionne «to cause a child to be sexually abused». Cette définition plus large englobe plus de types de violences sexuelles faites aux enfants. Il compte, par exemple, l’inceste d’un parent comme une circonstance aggravante. Cela permet de sanctionner un éventail plus large de violences sexuelles, pas que celles reliées à un acte pédophile.
Les lois sont-elles suffisamment sévères dans de tels cas ?
Les lois ne sont pas parfaites mais elles sont déjà suffisamment sévères. Rappelons que «causing a child to be sexually abused» condamne à une peine maximum de 20 ans déjà. Ce qui pêche, c’est l’application de la loi, les procédures policière et judiciaire, qui sont beaucoup trop longues, souvent accompagnées d’un manque de coordination entre les institutions.
Cela met en lumière la nécessité urgente de former des frontliners de tous bords. Mieux ils seront formés à comprendre comment fonctionne un enfant, comment fonctionne le trauma et ses conséquences, mieux la justice sera appliquée et ces crimes traités à leur juste valeur. De même, les ressources humaines et matérielles pour que les institutions puissent servir le public et qui plus est des enfants victimes, avec toute la dignité qu’ils méritent.
Quelles sanctions préconisez- vous pour les pédocriminels ? La castration chimique ?
Malheureusement, aucun pays n’a trouvé une méthode infaillible au traitement et à la réinsertion des pédocriminels. Le Canada et l’Australie ont bien avancé dans le domaine mais la récidive est une triste réalité. La castration chimique est une partie de la solution mais comment changer la matrix du désir sexuel d’une personne ? Nous n’avons pas de gomme élastique qui efface le fantasme. On a des méthodes pour aider ces personnes à gérer et ne pas céder à leurs pulsions. Mais rien, ni personne, à ce jour, ne peut garantir l’absence de récidive.
«Prevalence of sexual violence against children in Mauritius and Rodrigues, 2024», Analysis/Kantar for Pedostop



