Ile Maurice: Après la bagasse, le pari du bambou

Sen Carooppunnen est un entrepreneur dans le secteur de l’énergie. Depuis 2013, il porte un projet de centrale biomasse à Maurice avec des partenaires indiens et une conviction inébranlable que la solution à la dépendance énergétique de l’île se trouve au-delà des panneaux solaires et des éoliennes, soit dans une plante cultivée en laboratoire, le Beema bambou.
Avec Sen Carooppunnen, tout commence par un calcul : «Une année compte 8 760 heures. Pour qu’un réseau électrique soit fiable, il faut être capable de fournir du courant pendant la quasi-totalité de ces heures, c’est ce que les ingénieurs appellent le baseload, la puissance de base.» Or, dit-il, aucune des solutions actuellement mises en avant ne le permet. «Le photovoltaïque ne produit que l’équivalent de 1 600 heures de pleine puissance par an.
Aucun système ne remonte jusqu’à 8 000 heures, sauf avec le charbon.» Un écart de plus de 6 000 heures que le fameux «mix énergétique» national ne comble pas, selon lui.
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C’est là qu’intervient ce qu’il appelle le Beema bambou. Développé en laboratoire par une société basée en Inde et approuvée par le ministère indien des Sciences et de la technologie, il s’agit d’un clone du Bambusa balcooa, produit par culture tissulaire pour en garantir la régularité et la qualité. Sen Carooppunnen précise que «ce n’est pas un bambou qui existe dans la nature. Ce n’est pas non plus un bambou génétiquement modifié.»
L’argument central est sa valeur calorifique. Un test réalisé par SGS India, organisme de certification international sur des copeaux de Beema bambou indique une valeur calorifique nette de 4 025 kcal/kg sur base sèche et une valeur brute de 4 327 kcal/kg sur base sèche. Des chiffres que Sen Carooppunnen présente comme comparables au charbon thermique de bas grade.
À titre de comparaison, le document technique de Growmore, produit par Sen Carooppunnen, situe la valeur calorifique de l’eucalyptus à environ 4 300 kcal/kg, soit légèrement supérieure mais avec un risque plus élevé d’encrassement des chaudières dû à une teneur en silice et en alcalis plus importante, selon la même source. Autre avantage revendiqué : une teneur en cendres très faible. Le même test SGS la mesure à 2,36 % sur base sèche – un atout significatif pour l’efficience de combustion et la maintenance des chaudières.
L’autre argument de Sen Carooppunnen a trait au cycle de récolte. En effet, là où la canne à sucre et donc la bagasse, n’assure qu’une production intermittente de six mois par an, le Beema bambou permettrait une production sur 12 mois. La coupe intervient par rotation de parcelles, permettant une continuité d’approvisionnement. Selon les données de Growmore, le rendement annuel est estimé entre 80 et 100 tonnes par hectare en culture intensive, sans replantation nécessaire pendant plus de 100 ans.
La cible foncière du projet est précise : les 10 000 hectares actuellement sous pinewood. Sen Carooppunnen explique que «l’on n’a pas besoin de prendre de nouvelles terres. On remplace une espèce invasive par une culture énergétique productive.» Il rappelle que le pinewood a déjà été partiellement remplacé par le thé dans la région de Dubreuil, preuve, selon lui, que la substitution est possible et qu’un précédent existe.
Le Beema bambou présente en outre, selon le document comparatif de Growmore, un profil écologique favorable : aucun effet allélopathique connu (il ne stérilise pas le sol environnant, contrairement à l’eucalyptus), a un rôle de fixateur de sol et une capacité d’absorption de CO₂ que Growmore présente comme trois à quatre fois supérieure à celle de nombreuses espèces arborées.
Sen Carooppunnen précise cependant que son objectif n’est pas de remplacer la canne à sucre. «Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Il faut une variation qui peut s’adapter. Et on ne peut pas garantir la stabilité de la roupie mauricienne sans d’abord garantir la production énergétique locale.»
En ce qui concerne le retour sur investissement de ce projet, Sen Carooppunnen note qu’il faudra investir dans une chaudière dédiée mais rassure. «C’est le projet qui crée le financement, pas l’inverse.»



