Femua à Abidjan: l’intelligence artificielle bouscule la musique africaine

À Abidjan, le Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua) réunit des figures de la scène africaine autour de l’essor de l’intelligence artificielle. En Côte d’Ivoire, au cœur des musiques urbaines, artistes et professionnels alertent sur les risques de pillage, de droits bafoués et d’exclusion du débat.
Des bonnes ondes musicales et des débats à Abidjan, où se tient cette semaine la 18e édition du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo. L’événement mêle des soirées de concerts gratuits, avec Youssou N’Dour et Diddy B notamment en tête d’affiche cette année, et des conférences sur la société. Cette année, c’est l’IA, l’intelligence artificielle, qui est au cœur des discussions, notamment les conséquences de l’utilisation de ces nouveaux outils numériques dans le secteur de la musique.
La toile, les réseaux regorgent de chansons, comme cette reprise de « 1er Gaou » des Magic System, générées sans aucun contrôle avec l’intelligence artificielle. Pour Salif Traoré, alias A’salfo, l’Afrique doit prendre ses responsabilités. « Si l’Afrique veut créer sa révolution avec l’intelligence artificielle, l’Afrique doit créer ses propres solutions, explique le leader de Magic System. Et si nous avons des solutions endogènes, je crois que nos lois pourront cadrer tout cela. Car, pourquoi créer des lois qui ne seront pas respecter par des plateformes américaines ou européennes ? Il faut que l’intelligence artificielle soit une intelligence africaine ».
Contrôler les IA pour permettre aussi aux artistes de créer. Prendre le train en marche, car cet outil est un vecteur de créativité, estime le producteur Edgar Yonkeu : « L’intelligence artificielle peut reproduire votre idée mais c’est à vous de poser la bonne question. Et pour cela, il faut que l’on forme les jeunes artistes pour faire la différence. Après c’est un travail de studio. Je crois que l’IA, c’est une chance inouïe. »
Artistes africains : entre opportunités créatives et pillage numérique
En 2025, le Bureau ivoirien des droits d’auteurs a perçu 7,5 millions d’euros. Pour le directeur adjoint de l’institution, Serge Akpatou, l’IA, sans cadre, met une fois de plus ce système de rétribution des artistes à terre : « Le fait que l’IA permette d’avoir accès à des œuvres protégées sans l’autorisation des titulaires des droits est une invasion, c’est même une violation. C’est pourquoi je parle aussi d’une intrusion qui pose vraiment des problèmes pour les droits d’auteurs. »
Autre artiste pillé via l’intelligence artificielle, Didier Awadi. Le rappeur sénégalais s’inquiète du rôle des acteurs politiques dans le secteur de la musique : « Vous pouvez avoir un très bon ministre de la Culture mais il n’y comprend rien, vous pouvez avoir un président qui a envie d’aider mais il n’y comprend rien. Donc c’est à nous de prendre nos responsabilités car c’est pour notre secteur. Des lois ont été mises en œuvre pour nous protéger sans nous consulter. Donc est-ce que l’on va faire le choix d’être présent ou non dans ces discussions, c’est un enjeu majeur selon moi ».
Débats intenses, volonté d’avancer, mais une inquiétude : les organisateurs du Femua ont regretté la faible affluence des principaux intéressés, les artistes.
A’salfo : « L’Afrique doit prendre le train de l’IA au même moment que les autres »

Trois questions à A’salfo sur l’intelligence artificielle
RFI : Quel regard portez-vous sur le déploiement de l’IA en Afrique ?
A’salfo : L’Afrique s’est beaucoup plainte que tout venait d’ailleurs. Aujourd’hui, on a l’intelligence artificielle qui arrive sur notre continent, qui arrive dans le monde. Il faut prendre le train au même moment que les autres. Si nous restons très opposés aux nouvelles technologies, c’est comme pour la voiture à son arrivée : ceux qui étaient en calèche se plaignaient que ça allait changer la vie des gens et tout. Mais plus tard, on a compris que c’était indispensable à la vie.
C’est pareil pour l’IA qui vient d’arriver. Il faut voir le côté où l’IA nous offre des opportunités. Mais il faut aussi voir le côté où, en l’utilisant mal, elle peut être une menace. Donc il est important de mettre un point dessus, d’échanger, de discuter avec des experts, de parler de formation. Si nous ne nous approprions pas l’intelligence artificielle, nous allons subir l’intelligence artificielle, qui peut être un atout, qui peut être une opportunité si nous savons l’utiliser.
Et d’ailleurs, si nous pouvons faire des solutions endogènes qui viennent de chez nous et ne pas attendre forcément que tout vienne d’ailleurs, cela peut être un catalyseur pour le développement de l’Afrique.
Et les autorités ont un vrai rôle à jouer, justement en catalysant cette IA mondiale, « très américaine » qui est aussi un vrai business. Pour vous, les autorités ivoiriennes doivent essayer de mettre des jalons ?
Il faut mettre tout un département ministériel pour réfléchir sur l’avènement de l’IA dans nos vies. Moi, je suis artiste. J’étais parmi ceux qui disaient que l’IA allait détruire l’industrie musicale, parce qu’on a eu un mauvais jugement dès le départ. La peur nous a amenés à prendre des précautions qu’il ne fallait pas prendre.
Aujourd’hui, nous, artistes, savons que l’IA apporte un plus, mais il faut penser aux lois qui peuvent encadrer cette utilisation. On ne peut pas évoluer comme ça sans cadre juridique, parce que la propriété intellectuelle, c’est quelque chose qu’il faut protéger. L’IA va transformer nos vies et nous devons aussi transformer nos vies pour nous adapter à l’intelligence artificielle.
Est-ce que votre message, c’est : l’Afrique doit prendre son destin en main ?
L’Afrique ne doit pas laisser partir le train. Aujourd’hui, on a des ingénieurs africains qui travaillent sur l’IA. On a des solutions endogènes qui nous permettent d’avancer, qui vont mettre en place des solutions adaptées au quotidien des Africains pour que l’Afrique ait aussi son intelligence artificielle.
Parce que, jusqu’à aujourd’hui, celles que nous utilisons ici ou là, ce sont des intelligences qui viennent d’ailleurs. Donc on est plus ou moins « recolonisés », d’une autre manière. Il faut que nous puissions créer nos solutions endogènes et faire de l’IA une priorité.
Avoir une sorte d’Union africaine de l’IA, comme on le dit, donc une IA qui réunit l’Afrique. Il n’y a que par l’Afrique. Une IA qui est conçue par des Africains pour des Africains. C’est ce que nous souhaitons.



