Cote d'Ivoire: Hassan Dakhlallah, co-fondateur de Porteo – 'Nous passons d'un temps où l'on débattait des priorités à un temps où l'on mesure les capacités'

Le co-fondateur de Porteo, entreprise présente dans sept pays africains, franchit le cap des quinze ans d’activité et est devenu l’un des acteurs panafricains du Btp les plus intégrés. Selon Hassan Dakhlallah, le continent entre dans la phase la plus exigeante de son agenda d’intégration.

Vous observez la scène africaine depuis bientôt deux décennies. Qu’est-ce qui, selon vous, rend ce moment différent des précédents ?

Pendant longtemps, l’Afrique a avancé au rythme de grands discours : des agendas, des visions, des horizons lointains. Ces discours ont joué leur rôle. Ils ont mis le continent en mouvement et ouvert des espaces politiques. Mais nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle phase, plus concrète et plus exigeante. La Zone de libre-échange continentale progresse, les corridors régionaux se dessinent, les États cherchent à réduire les coûts liés à leurs territoires. Et soudain, toutes ces intentions se heurtent à la même question : qui, concrètement, va exécuter ? C’est cela qui change. Nous passons d’un temps où l’on débattait des priorités à un temps où l’on mesure les capacités. Et cette bascule est, à mes yeux, la plus importante qu’ait connue le continent depuis longtemps.

Pourquoi dites-vous « qui va exécuter » comme si la réponse n’allait pas de soi ?


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Parce qu’elle ne va pas de soi. Un plan public ne vaut que s’il rencontre un opérateur capable de le concrétiser. Pendant longtemps, le continent a dépendu d’acteurs extérieurs : ceux qui livrent, qui maintiennent et qui respectent les délais. Cette dépendance n’est pas anodine. Elle pèse sur les coûts, sur les calendriers, sur la confiance des bailleurs et, au bout du compte, sur la souveraineté réelle des États africains. La véritable question de la décennie n’est donc pas de savoir si l’Afrique a une vision, elle en a une, mais de déterminer si elle se donne les moyens, en interne, de la rendre exécutable.

Vous parlez depuis la position d’un fondateur qui a construit, précisément, cette capacité d’exécution. Qu’est-ce que quinze ans de construction vous ont appris ?

Quinze ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour comprendre, de l’intérieur, ce que signifie bâtir un groupe panafricain. Nous avons commencé avec peu, sur un marché ivoirien exigeant, et nous sommes aujourd’hui présents dans sept pays, avec près de 10 200 collaborateurs, un chiffre d’affaires de 737 millions d’euros et plus de 3 000 kilomètres de routes livrés. Ces chiffres n’ont de sens que parce qu’ils traduisent une trajectoire : un ancrage africain, une capacité d’exécution maîtrisée, une crédibilité construite année après année. Cette trajectoire m’a appris une chose que peu d’analyses mettent en évidence : il n’y a pas de raccourci. On ne bâtit pas un continent par la communication, mais par des actifs réels, des compétences transmises et des exigences tenues dans la durée. C’est long, parfois ingrat, mais c’est ce qui demeure.

Dans vos prises de parole, vous revenez souvent sur l’intégration verticale. Pourquoi en faire un sujet aussi central ?

Parce qu’elle répond à une fragilité structurelle du continent. Pendant longtemps, les acteurs africains du Btp ont évolué dans des écosystèmes fragmentés : l’ingénierie d’un côté, l’approvisionnement de l’autre, la transformation ailleurs. Cette dispersion ralentit les décisions, complique le pilotage, fragilise les délais et empêche les économies africaines de capter pleinement la valeur qu’elles contribuent à créer. Nous avons fait un choix inverse. Ce n’est pas une posture, mais une réponse concrète à cette fragmentation. Cela me permet d’affirmer, avec le recul, que la souveraineté productive ne se décrète pas : elle se construit patiemment, en se donnant les moyens de ne pas dépendre, à chaque chantier, d’une chaîne extérieure.

Au fond, qu’est-ce qui fait la crédibilité d’un groupe panafricain ?

La crédibilité réelle d’un groupe repose sur sa capacité à maintenir, d’un territoire à l’autre, la même discipline : les mêmes exigences de qualité, la même fiabilité dans les délais, la même lecture des réalités du terrain. Cela suppose des protocoles rigoureux, des cadences maîtrisées, une culture de maintenance et des méthodes transmissibles. Sans cela, un groupe se dilue à mesure qu’il s’étend. Grandir ne signifie pas accepter une baisse progressive des standards sous prétexte que les contextes diffèrent, mais savoir adapter l’exécution aux réalités locales sans jamais renoncer à une exigence commune.

Face à un environnement international plus contraignant, pensez-vous que ce moment africain peut réellement tenir ?

Je le pense, à une condition : que nous cessions de courir après l’agenda des autres pour construire le nôtre. Le monde se fragmente, les financements se tendent, les alignements géopolitiques se recomposent. Dans ce contexte, l’Afrique ne peut pas se permettre une trajectoire dépendante. Elle doit consolider ses acquis : ses marchés, ses corridors, ses opérateurs et ses ressources humaines. Je crois profondément que ce travail est en cours. Il est inégal, parfois discret, mais bien réel. Les prochaines années diront si nous avons su le transformer en une véritable capacité continentale.

Si vous deviez résumer ce que vous espérez voir advenir dans la prochaine décennie, que diriez-vous ?

J’espère que l’Afrique sera jugée sur ce qu’elle construit plutôt que sur ce qu’elle annonce ; qu’elle sera évaluée à l’aune de ses réalisations, et non de ses promesses ; qu’elle sera reconnue pour la solidité de ses acteurs, au-delà de la richesse de ses ressources. Et que, dans ce mouvement, une génération d’entrepreneurs, d’ingénieurs et de cadres africains prendra pleinement la place qui lui revient. Le continent dispose des talents, des marchés et de la conviction. Il ne lui manque plus que le temps de faire ses preuves — et ce temps est déjà en train de s’écrire.

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