«Un véritable cauchemar»: la chute d'El-Fasher, summum de l'horreur au Soudan

Il y a trois ans, le 15 avril 2023, la guerre éclatait au Soudan, opposant l’armée régulière aux Forces de soutien rapide (FSR). Un des moments marquants de ce conflit aura été la chute d’El-Fasher, la capitale du Darfour Nord, encerclée pendant plus 18 mois par les paramilitaires. La ville a fini par tomber aux mains des FSR, le 26 octobre 2025, marquant une apogée dans l’horreur de ce conflit. Récit par Alexandra Brangeon, Gaëlle Laleix, Nadia Ben Mahfoudh et Florence Miettaux.
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26 octobre 2025 : après trois jours d’intenses bombardement, les forces paramilitaires lancent l’assaut final sur la ville d’El-Fasher. Il est 4h du matin. Le quartier général de l’armée soudanaise tombe, une partie des forces armées avait déjà fui la ville dans les heures précédentes. Sur leur compte Telegram, les paramilitaires annoncent alors contrôler la ville.
« Certains ont été déchiquetés, d’autres enlevés »
Les témoignages recueillis par RFI sont glaçants. Les FSR vont ratisser les différents quartiers, allant de maison en maison, témoigne Hanah (un prénom d’emprunt), 39 ans : « À notre réveil, nous étions entièrement cernés, nous sommes restés dans nos maisons. Il y avait un avant-poste de l’armée à côté de chez nous, mais ils s’étaient retirés. Il n’y avait plus personne là-bas, le quartier était sans protection. Les FSR sont ensuite entrés dans les maisons, une à une. Ils demandaient : « Êtes-vous Zaghawa [un groupe ethnique présent notamment au Darfour-Nord, NDLR] ? À quelle tribu appartenez-vous ?« . Ils nous ont faits sortir, en attendant leur chef, un homme nommé Abou Loulu. Nous étions environ 200. Abou Loulou est arrivé, et ils ont exécuté tous les hommes d’âge mûr et les jeunes hommes. Nous les femmes, nous avons été violées. »
«Après avoir été violée pendant trois jours, je ne pouvais plus bouger»: le calvaire d’Hana à El-Fasher, rescapée retrouvée dans un camp de réfugiés au Soudan du Sud
Les FSR vont procéder à des arrestations, des exécutions sommaires, des viols, alors que la population tente de fuir. Personne n’est épargné témoigne Insaf Oumar Baraka, infirmière dans l’un des principaux hôpitaux de la ville, l’hôpital saoudien : « Quand les FSR sont entrés dans la ville, il y avait des bombardements partout. Les gens mouraient. J’étais avec cinq femmes. Elles venaient d’accoucher à l’hôpital. Avec moi, il y avait aussi des malades grièvement blessés. On s’est retrouvé par hasard en chemin. Il y avait environ 300 familles qui fuyaient. Les gens couraient dans tous les sens. Au final, dans notre groupe, on n’est qu’une vingtaine à avoir réussi à s’en sortir. »
« Franchement, je ne peux pas décrire ce que les FSR ont fait à ces pauvres gens. Certains ont été déchiquetés par les tirs, d’autres ont été enlevés, et les filles ont été emmenées et violées. Tout cela, je ne l’oublierai jamais. Si je devais décrire les FSR, je dirais que ce sont des animaux. Et encore, même un animal ne ferait pas ça à un être humain », poursuit Insaf Oumar Baraka.

« Mes nièces de 12 et 14 ans ont été violées »
Les paramilitaires vont également poursuivre leurs exactions à l’extérieur de la ville où ils pourchassent ceux qui tentent de fuir. Quelques mois auparavant, les FSR ont creusé des remblais tout autour de la ville, afin de pouvoir contrôler les mouvements de la population. Les combattants FSR, souvent très jeunes, ont posté de très nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux, où ils se filment exécutant des civils. Parmi les plus connus : un commandant, Abou Loulou, surnommé « Le boucher d’El-Fasher », est filmé à plusieurs reprises se moquant de ses prisonniers, des hommes à genou, avant de leur tirer dessus.
« La fuite a été un véritable cauchemar », raconte Rahab Adam Barita, jeune femme qui a fui El-Fasher avec sa famille. Au total, ils ont mis six jours pour atteindre le camp de déplacés de Tawila, à 70 kilomètres de là. Certaines personnes sont mortes en route, après avoir été battues par les FSR, assure Rahab Adam Barita : « Parmi ceux qui ont été maltraités, il y avait mon père. Il avait déjà la jambe cassée. Les Forces de soutien rapide l’ont roué de coups et il en est mort. Ce qui était particulièrement douloureux, c’étaient les violences sexuelles qu’ont subies des filles mineures qui étaient avec moi. Ma sœur et ses deux filles m’accompagnaient. Mes nièces ont 12 et 14 ans ont été violées… Et ces viols se sont répétés pendant les trois jours où nous sommes restés dans la zone située entre El-Fasher et un endroit appelé Shuqra. Mon frère était lui aussi avec nous. Il a été blessé à la jambe. Puis, nous avons atteint une autre zone, et six jours plus tard, il est aussi décédé. Cette angoisse reste toujours présente, je la ressens vraiment, et aujourd’hui, j’ai toujours peur que cela se reproduise. »
Parmi ceux qui ont tenté de fuir, certains ont été faits prisonniers, gardés en otages par les FSR qui ont contacté leur famille et demandé des rançons en échange de leur libération.

« Aux prisonniers, ils disaient : « Allez-y, mourrez, ça ne nous concerne pas !« »
« Les conditions de détention étaient pires que tout », raconte Al Nour Hicine Abdallah. Cet homme de 37 ans a été emprisonné pendant un mois dans l’un des centres de détention d’El-Fasher. « Le premier jour en prison, neuf personnes ont été abattues. Les paramilitaires introduisaient le canon de l’arme par la fenêtre et « pan ! », ils tiraient à l’aveugle. Et puis, on avait tellement soif… On a dû boire notre urine. Quand on se plaignait, ils nous disaient : « Allez-y, mourrez, ça ne nous concerne pas !« »
Pour sa libération, la famille d’Al Nour Hicine Abdallah a dû payer une rançon d’environ 2 000 euros. Ceux dont les familles ne pouvaient pas réunir les fonds risquaient l’exécution. D’autres racontent avoir été gardés prisonniers pour « nettoyer la ville », ramasser les cadavres qui jonchaient les rues. C’est le cas d’Ibrahim, 60 ans, rattrapé par les FSR alors qu’il tentait de fuir. Il témoigne comment lui et ses codétenus creusaient des fosses communes pour enterrer les victimes : « Chaque jour, une équipe de 10, 20, parfois 50 personnes, sortait pour aller creuser et enterrer les corps. Ils nous donnaient de grandes bâches, dans lesquelles on mettait les corps – j’ai vu des enfants et des femmes – puis on les chargeait dans des camions. Ensuite, il fallait décharger les sacs, les mettre dans une fosse. Et une pelleteuse venait recouvrir le trou. »
Ibrahim a fini par être libéré quelques semaines plus tard contre le paiement d’une rançon de 5 000 dollars. Pendant les semaines qui suivent, il arrive à traverser le pays pour rejoindre son frère à l’autre bout du pays, à Port-Soudan, qui a payé pour sa libération. Quand il décrit ce qui lui est arrivé, il dit que « c’était comme le jugement dernier ».
Chute d’El-Fasher: un bilan humain toujours inconnu
Les chercheurs de l’université de Yale, aux États-Unis – qui ont analysé les images satellites d’El-Fasher pendant la prise de la ville –, vont rapidement parler de tueries de masse. Dans une interview faite deux semaines après la chute de la capitale du Darfour-Nord, Nathaniel Raymond, directeur du laboratoire de recherche humanitaire de Yale, témoigne de la présence de dizaine et dizaine de corps dans les rues : « Nous arrivons à ces conclusions en observant des formes de 1,3 à 2 mètres de long, qui sont apparus sur nos images juste après la chute d’El-Fasher. Ces formes se trouvent dans des lieux où les paramilitaires se sont filmés tuant des civils. »
Questionné sur la possibilité de quantifier le nombre de morts, le chercheur répond : « Il y en a trop pour les compter. » À ce jour, on ne sait toujours pas combien de civils ont été tués.
La ville est toujours sous contrôle des paramilitaires. Seuls quelques ONG ont pu s’y rendre brièvement en janvier, ainsi qu’une mission d’évaluation des Nations unies en décembre. « Nous n’avons pas pu aller où nous voulions, ni parler à qui nous voulions. C’était une visite « encadrée par les paramilitaires » », témoigne une humanitaire, qui a souhaité garder l’anonymat.
Tous décrivent une ville détruite, où il ne reste quasiment plus personne, une ville fantôme.



