Tunisie: village très touristique, Sidi Bou Saïd doit composer avec la menace des glissements de terrain

Les glissements de terrain causés par les intempéries de la fin janvier sur la colline de 130 mètres qui abrite le village touristique de Sidi Bou Saïd, en banlieue nord de Tunis, inquiètent les habitants. Ils dénoncent depuis des années les problèmes d’érosion de cette falaise faite d’argile et de roche, fragilisée par les constructions illégales et le sur-tourisme.
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De notre correspondante à Tunis,
Quinze jours après les intempéries, le village de Sidi Bou Saïd a retrouvé son activité habituelle. Les touristes entament avec entrain l’habituelle ascension dans les ruelles pavées pour aller admirer les points de vue sur la mer Méditerranée ou déguster un bambaloni (beignet frit) en haut du village qui compte environ 7 000 habitants. Les commerçants tentent d’appâter la clientèle à coup de bouquets de jasmins et de babioles inspirées de l’artisanat local. « Certains touristes ont refusé de monter tout le chemin. Ils préféraient quand leur bus se garait au parking », lance un guide touristique à un vendeur.
Depuis les glissements de terrain observés lors des intempéries, la municipalité a mis en place plusieurs mesures de sécurité, notamment l’interdiction pour les cars de touristes de se garer dans le parking ascendant d’un des flancs de la colline, les vibrations des va-et-vient des bus pouvant menacer la stabilité précaire de la roche faite de grès, de gisement sableux et de couches argileuses.
Ces décisions ont créé la polémique au sein des commerçants du souk Sidi Azizi qui donne sur ce même parking, car la plupart vivent des achats des touristes lorsqu’ils descendent du bus ou sur leur chemin du retour. « Et puis c’est une solution provisoire. Car, du coup, les cars se garent en bas et cela crée des embouteillages et des problèmes aussi dans la partie basse du village », explique Aïcha Gorgi, galeriste et habitante de Sidi Bou Saïd.
« Il faut aussi parler de toutes ces énormes maisons construites sous Ben Ali »
Ce sujet ravive en outre un clivage autour de la responsabilité de l’affaissement de la colline. Mostafa Tebourski, 60 ans, dont plus de la moitié passée dans la vente d’artisanat, garde un ressentiment sur cette question. « On est toujours dans la ligne de mire dès qu’il y a un problème, dénonce-t-il. Alors que, si on parle des vibrations causées par les passages des bus, il faut aussi parler de toutes ces énormes maisons en haut du village, notamment celles construites sous l’ère Ben Ali qui n’ont respecté aucune norme ». Emmitouflé dans sa parka, lui et plusieurs de ses collègues n’ont pas encore rouvert boutique, « faute d’avoir notre clientèle habituelle », déplore-t-il.
Pour Aïcha Gorgi qui salue la décision de limiter les passages de bus dans le parking, le clivage entre commerçants du bas et habitants du haut du village a été créé pendant la période du dictateur Zine el-Abidine Ben Ali. « Quand il a commencé à construire son palais de Sidi Dhrif [un complexe de 18 hectares, NDLR], en haut de la colline, il a dynamité une partie de la falaise, ce qui a causé des vibrations et énormément de dégâts », explique-t-elle.
« Il n’y a jamais eu de rivalité vraiment clivante entre le haut et le bas. Mais là, c’est vrai qu’avec les intempéries, le problème s’est amplifié », assure de son côté Aly Chérif, un autre galeriste, natif du village et très impliqué dans la vie municipale et culturelle. Ce dernier dénonce aussi les problèmes d’évacuation des eaux usées causés par des constructions illégales, notamment l’extension du café des délices, un café qui donne sur la mer, au rebord de la falaise. « Nous avions aussi des conduites d’eau installées près des escaliers qui mènent du port au village, elles n’ont jamais été entretenues et aujourd’hui, elles ne servent plus à rien », renchérit Aly Chérif. Les saturations d’eau rendent instable le sol argileux tout comme l’érosion marine et l’urbanisation galopante du village, connu pour ses ateliers et galeries d’artistes, ses maisons d’hôtes luxueuses et la culture soufie autour de son mausolée érigé au XIIIe siècle.

« Nous sommes tous conscients du problème depuis des années »
Aly Chérif estime que les habitants ont toujours vécu avec ce qu’il appelle « les fantômes de l’affaissement de la colline ». « C’est-à-dire que nous sommes tous conscients du problème depuis des années, nous avons déjà assisté à des glissements de terrain, une partie du cimetière aussi qui a complètement disparu, mais ça s’est malheureusement banalisé », explique-t-il.
La dernière étude technique nationale et officielle sur la colline remonte à 2009, selon lui. Car le président Ben Ali, une fois installé dans son palais de Sidi Dhrif, a lui-même constaté l’érosion et les fissures qui se dessinaient. Certains habitants ont également, à titre personnel, commandité des études de bureaux de conseil privés pour consolider leurs fondations ou même installer des systèmes d’évacuation des eaux dans leur jardin.
Aujourd’hui, Aly salue les promesses faites par les autorités après une visite de terrain du président Kaïs Saïed début février et une réunion interministérielle sur le sujet. « Mais nous attendons des mesures concrètes et plus d’informations », ajoute-t-il. Le ministère de l’Équipement est désormais en charge du dossier sur les mesures de protection à prendre de la colline, un projet public « prioritaire » selon le gouvernement.
Entre patrimoine en péril et patrimoine mondial
L’urgence est là. Aly fait partie du comité qui a présenté la candidature du village pour être classé au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2026. « En 2024, on avait voulu le classer au titre de patrimoine en péril à cause des problèmes justement d’affaissement de la colline et d’érosion, mais nous ne remplissions pas les critères. Donc, espérons que cette fois c’est la bonne », dit-il.
Dans les critères d’Icomos, une organisation non gouvernementale qui doit rendre son rapport pour le classement à l’Unesco, la question des mesures prises pour sécuriser la colline a été posée, avant les intempéries. Le dossier doit être finalisé d’ici fin février et un premier avis favorable ou défavorable devrait être rendu en mars avant la décision finale en juillet.
Le cachet du classement est nécessaire pour Aïcha Gorgi. « Car, au final, on veut tous préserver ce village et sa vie », dit-elle tout en notant que, pendant l’été, la surfréquentationest aussi préoccupante. « Il faut que l’on se rende à l’évidence et que l’on prenne des mesures pour endiguer un peu ce tourisme qui fait la fierté du village mais qui est de plus en plus incontrôlé », ajoute-t-elle. Le village reçoit près de 500 000 visiteurs par an, avec une affluence plus marquée pendant l’été et le ramadan.
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