Terrorisme en Afrique: «Il faut accroître encore plus la surveillance» en ligne

Alors que les chefs d’état-major des pays membres de la Cédéao doivent achever leur sommet vendredi 27 février à Freetown, en Sierra Leone, qu’en est-il de la lutte antiterroriste sur Internet ? Le recrutement de combattants se fait aussi en ligne, tout comme une bonne partie des activités criminelles, et l’intelligence artificielle, qui continue de se développer, apporte aussi son lot de difficultés pour les services de sécurité du continent. Comment les États africains se préparent-ils à cette lutte numérique ? Notre grand invité Afrique est l’Ivoirien Franck Kié, expert en cybersécurité et commissaire général du salon Cyber Africa Forum. Il répond aux questions de Sidy Yansané. 

 

RFI :  Récemment, le chef du Bureau de cyberdéfense des forces armées de votre pays, la Côte d’Ivoire, affirmait que « les terroristes sont omniprésents sur le web ». Vous qui êtes à la tête du Cyber Africa Forum depuis bientôt dix ans, vous diriez que les États prennent enfin conscience du phénomène ?

Franck Kié : Les États africains, en particulier depuis quelques années, se rendent compte de l’importance du phénomène qu’est la cybercriminalité et tous les risques liés à la cybersécurité de façon générale. Néanmoins, certains exemples très récents nous démontrent qu’il y a encore une marge de manœuvre assez importante en termes de mise en œuvre d’actions pour pouvoir être pleinement efficace et opérationnelle sur ce volet-là. Même si aujourd’hui on a de plus en plus d’information et de plus en plus de sensibilisation, des acteurs publics et privés tendent encore à penser, surtout en Afrique, que cette menace est encore assez éloignée d’eux. Au-delà de ça, il faut aussi continuer dans la formation du capital humain et puis surtout investir dans les infrastructures qui nous permettront de nous défendre. Au cours des dernières années, l’Afrique a quand même fait un bond qualitatif assez important sur le volet de la gouvernance, avec la mise en place dans plusieurs pays africains d’agences nationales de la sécurité des systèmes d’informations, d’agences de protection des données à caractère personnel et la régulation aussi qui les accompagne, avec des lois de lutte contre la cybercriminalité. Pour la cybersécurité, il faut maintenant aller encore un peu plus loin sur les autres volets cités précédemment.

Quelle est votre analyse plus poussée sur l’état actuel de la lutte contre le terrorisme en ligne dans la sous-région ?

Le biais numérique devient aujourd’hui un vecteur pour les crimes et les actions malveillantes. Donc, il faut accroître encore plus la surveillance. On peut voir qu’à travers la propagation des fake news, il y a un vrai aspect de lutte informationnelle sur le volet numérique. En plus de ça, avec l’émergence et la démocratisation de l’intelligence artificielle, on a un risque encore plus accru car ça donne encore plus de moyens à ces criminels pour arriver à leurs fins.

Il y a aussi une filière qui, on le sait, est difficile à surveiller : celle de l’argent mobile. Les Africains sont champions mondiaux de l’emploi d’argent numérique. Plus de la moitié des comptes dans le monde sont en Afrique. En 2024, les régions Ouest et Est pesaient à elles seules pour près de 1 000 milliards de dollars de transactions d’après la GSM Association. Comment préserver ce service, tout en repérant les transactions criminelles et terroristes ?

Les États, en accord avec les régulateurs et les opérateurs de télécommunications qui opèrent en général ce type de solution, essaient de mettre en place de plus en plus de mesures qu’on appelle des KWC (Know Your Customer), qui permettent de savoir qui est derrière le compte pour avoir une certaine traçabilité derrière les transactions. Là aussi, il ne faut pas que des jeunes se fassent instrumentaliser et donner leur identité afin que des personnes mal intentionnées puissent faire des transferts d’argent à travers leurs comptes.

On sait que ces recrutements se déroulent beaucoup sur les réseaux sociaux. Comment se passe la coopération entre les États et les plateformes, les sociétés numériques, notamment les Gafam – plus puissantes multinationales des technologies de l’information et de la communication – pour lutter contre le terrorisme en ligne ?

La relation n’est pas forcément toujours évidente car ces Gafam aujourd’hui sont tellement puissants qu’ils peuvent décider de ne pas répondre à un État ouest-africain dont le PIB est inférieur à leur valorisation boursière. D’où la nécessité de coopération qui permettrait ensemble d’être un levier plus important face à ces opérateurs. Il y a toujours la question légitime de ces plateformes qui se demandent à quel moment il s’agit de terrorisme ou de cybercriminalité et à quel moment c’est plutôt une forme de restriction de la liberté d’expression. Un exemple : le président français Emmanuel Macron lui-même révélait avoir reçu il y a quelques mois un message d’un de ses homologues africains s’interrogeant sur l’authenticité d’une vidéo générée par l’IA parlant d’un coup d’État en France. La présidence française a demandé à Facebook de retirer cette vidéo, elle a reçu une réponse négative. Je crois me souvenir que l’entreprise n’avait même pas répondu. Si même un État comme la France, dans son rapport de force avec ces Gafam, peut avoir ce type de réponse, je vous laisse imaginer la difficulté pour des pays moins puissants économiquement.

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