Sénégal: Lancement du rapport « crise de la dette au pays – L'heure des choix sous contrainte

Dette publique à un niveau critique, déficits massifs et échéances de plus en plus pressantes. Le Sénégal entre dans une zone de haute turbulence budgétaire. Le rapport Ndiaye-Kessler qui était le prétexte d’une rencontre organisée par Afrika Jom Center, hier vendredi 6 février, dresse le constat d’une crise réelle et pose, sans détour, les termes d’un dilemme aux lourdes implications économiques, sociales et politiques.
Entre ajustement budgétaire extrême et traitement ordonné de la dette, les marges de manoeuvre se réduisent. Ce rapport entend éclairer le débat public et nourrir des choix décisifs, à l’heure où la dette est devenue un enjeu central de souveraineté et de stabilité nationale
Le Sénégal traverse l’une des zones de turbulence économiques les plus délicates de son histoire récente. Longtemps perçue comme maîtrisée, la dette publique est apparue soudainement sous un jour bien plus préoccupant, révélant une réalité financière nettement plus lourde que celle annoncée durant les années précédentes. Aujourd’hui, le pays se retrouve face à une équation redoutable, où chaque option comporte des risques élevés, tant pour l’économie que pour la cohésion sociale.
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La prise de conscience a été brutale. En 2024, puis en 2025, les nouvelles autorités ont dû reconnaître que les déficits budgétaires avaient été sous-évalués pendant plusieurs exercices et que des engagements financiers importants n’avaient pas été pleinement intégrés dans les chiffres officiels. Les audits ont mis au jour une accumulation silencieuse de dettes, portant l’endettement public à un niveau exceptionnellement élevé, proche ou supérieur à 130 pour cent de la richesse nationale selon certaines estimations. Un tel ratio est rare dans les pays en développement et, dans la majorité des cas observés à travers le monde, il a précédé ou accompagné des crises de la dette profondes.
À première vue, pourtant, le Sénégal ne donne pas l’image d’un pays au bord de l’asphyxie financière. Les intérêts payés sur la dette restent relativement modérés et la charge immédiate semble encore supportable. Cette situation s’explique par la structure même de l’endettement sénégalais, largement constitué de prêts à long terme et à taux préférentiels accordés par des institutions internationales et des partenaires publics. L’appartenance à l’Union économique et monétaire ouest-africaine, avec une monnaie stable et une banque centrale commune, a également contribué à contenir les tensions à court terme.
Mais ce calme apparent masque des fragilités profondes. Une dette aussi élevée implique des besoins de financement constants et croissants. À mesure que les échéances approchent, notamment entre 2026 et 2028, le pays devra trouver des ressources importantes pour rembourser ou refinancer ses engagements. Si les conditions deviennent moins favorables, notamment avec une hausse des taux d’intérêt, la pression budgétaire pourrait rapidement devenir étouffante. Les auteurs du rapport dont s’inspire cette analyse insistent sur ce point. Le répit actuel ne doit pas être confondu avec une solution durable.
L’histoire économique récente regorge d’exemples éclairants. En Afrique, en Asie ou en Europe, de nombreux pays confrontés à un endettement excessif ont tenté de repousser l’échéance, misant sur l’austérité, la croissance future ou le soutien de partenaires extérieurs. La Grèce, le Ghana, la Zambie ou encore le Sri Lanka ont tous suivi ce chemin, souvent en affirmant publiquement que le défaut ou la restructuration étaient hors de question. Dans la majorité des cas, cette stratégie a conduit à des ajustements tardifs, plus douloureux et plus coûteux que si les décisions avaient été prises plus tôt.
Le coût d’une crise de la dette ne se mesure pas seulement en points de produit intérieur brut ou en équilibres comptables. Il se traduit aussi, et surtout, dans la vie quotidienne des populations. Les études économiques montrent que ces crises s’accompagnent presque toujours d’une dégradation des indicateurs sociaux. La pauvreté progresse, l’accès aux soins et à l’éducation se détériore, l’espérance de vie recule et les inégalités se creusent. Contrairement à une idée tenace, continuer à rembourser coûte que coûte ne garantit pas une meilleure réputation internationale ni un retour plus rapide à la croissance. Bien souvent, les sacrifices consentis n’évitent ni la crise ni la restructuration finale.
Face à cette situation, le Sénégal se trouve aujourd’hui devant deux grandes voies possibles, aucune n’étant exempte de dangers. La première consiste à poursuivre le remboursement intégral de la dette en s’appuyant sur une discipline budgétaire extrêmement rigoureuse, avec ou sans l’appui du Fonds monétaire international. Une telle stratégie supposerait des excédents budgétaires durables, une augmentation rapide et significative des recettes fiscales et un accès continu à des financements à faible coût. Sur le papier, ce scénario peut sembler envisageable. Dans la réalité, il repose sur des hypothèses très exigeantes, parfois éloignées des capacités économiques et sociales du pays.
Augmenter fortement les impôts dans un laps de temps court est un exercice périlleux, surtout dans une économie où le secteur informel demeure important. Réduire les dépenses publiques de manière drastique comporte également des risques élevés, car cela peut freiner la croissance, accentuer le chômage et provoquer des tensions sociales. Même le FMI, traditionnel soutien des politiques d’ajustement, se montre prudent face à des trajectoires budgétaires jugées difficilement soutenables sur le plan politique et économique. Le danger serait alors de transférer progressivement le risque vers les banques et les marchés régionaux, fragilisant l’ensemble de l’espace monétaire ouest-africain.
La seconde voie, plus controversée mais jugée plus réaliste par de nombreux économistes, consiste à engager une restructuration ordonnée de la dette. Loin de l’image d’un effondrement brutal, une restructuration vise à renégocier les conditions de remboursement afin de réduire la pression immédiate sur les finances publiques. Les expériences internationales montrent que lorsque ces processus sont engagés tôt, avant un défaut désordonné, ils permettent de limiter les pertes économiques et sociales. À l’inverse, attendre trop longtemps tend à durcir les négociations et à aggraver les conséquences.
Une restructuration réussie nécessiterait un accompagnement étroit des institutions internationales, en particulier du FMI, ainsi qu’un engagement clair des principaux créanciers bilatéraux et privés. Elle devrait s’accompagner de nouveaux financements concessionnels et d’une protection des dépenses essentielles, notamment celles liées à l’éducation, à la santé et à l’investissement public. Le défi est aussi politique, car reconnaître la nécessité d’un tel ajustement peut être perçu comme un aveu de faiblesse. Pourtant, l’histoire économique suggère que retarder l’inévitable est souvent plus coûteux que de l’affronter lucidement.
Le Sénégal n’est pas encore au pied du mur, mais la fenêtre de décision se rétrécit. Les choix opérés dans les prochains mois auront des répercussions durables sur la trajectoire du pays. Entre la tentation de tenir coûte que coûte et la nécessité d’un rééquilibrage assumé, la question centrale n’est plus de savoir si des ajustements seront nécessaires, mais quand et à quelles conditions ils seront mis en oeuvre. Dans cette période charnière, la dette n’est plus seulement un sujet technique réservé aux experts. Elle est devenue un enjeu politique majeur, au coeur du contrat social et de l’avenir économique du Sénégal.




