Sénégal: De taximan à insubmersible champion

Le champion Tapha Tine de l’écurie Baol Mbollo (44 ans) se targue de faire partie « des dix meilleurs de l’arène sénégalaise ». Le dimanche 15 février, il croisera Franc (Jambars Wrestling) dans un duel à haute tension, symbole d’un moment charnière de sa trajectoire. Parti de la rue comme taximan, il s’est imposé comme champion d’un univers où les cachets se comptent en millions de FCfa.
Amdy Moustapha Tine. Un nom discret pour une carrure hors norme.À Réfane, son village natal dans le département de Bambey, personne n’imaginait que ce garçon formé dans un « daara » (école coranique) deviendrait un jour ce Tapha Tine, champion incontournable de l’arène sénégalaise.
Arrivé à Dakar à 17 ans, il apprend la dure école du transport aux côtés de son oncle, Aliou Faye, à l’hôpital Principal. Apprenti, puis chauffeur confirmé, taximan prospère et camionneur assumé, il sillonne longtemps l’axe Dakar – Réfane avant que la lutte ne redessine son destin et ne fasse de lui l’un des géants les plus craints du circuit. Son père, Gningane, est un ancien lutteur. Il est certes peu connu des amateurs modernes, mais il a tracé son petit chemin. Et il a dignement défendu les couleurs de son terroir. Ceux qui l’ont connu rapportent qu’il fut un lutteur téméraire. Ils n’ont jamais douté que son fils Moustapha suivrait, plus tard, ses traces.
L’histoire leur a donné raison. Les choses se sont passées comme elles étaient prédites. « Le sang ne ment pas. Je savais que tôt ou tard, je suivrais ses pas en devenant un lutteur », avoue-t-il, expliquant qu’il a fait son entrée dans les « mbapatt », ces combats de quartier, où il s’est imposé en survolant des tournois et en décrochant de fortes mises en nature et en espèces. Des moissons récoltées qui l’ont convaincu de son talent.
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C’est parti pour une longue carrière. Tapha Tine débute ainsi sa carrière en 2005. Il réussit un bon début de parcours. En effet, le « Géant du Baol » a dominé Malaw Séras (9 janvier 2005), Sa Cadior 2 (5 juin 2005), Talla Gaïndé (5 février 2006), El Hadji Diouf (18 juin 2006)… C’est fort de ces folles performances qu’il a tapé dans l’oeil de feu Salif Mbengue dit Gaston. Ce dernier l’a coopté dans la première édition du Championnat de lutte avec frappe (Claf).
Dans ce prestigieux tournoi, Tapha Tine a enregistré sa première défaite contre Issa Pouye (10 décembre 2006). Décidé à rectifier le tir lors de sa deuxième sortie, l’enfant de Réfane a été enfoncé dans le trou par Lac de Guiers 2 (28 janvier 2007). Il a réussi quand même à laver son honneur lors de son ultime sortie contre le favori malheureux de la poule, Yékini Jr (29 juillet 2007).
Tapha Tine et Mame Goor Diouf, une rivalité séparative
Fondée en 1994, l’écurie Baol se voulait la grande maison sportive des lutteurs de la contrée. Héritière de l’écurie Ngoundiane qui regroupait les combattants issus de tout le Baol, elle ambitionnait de fédérer les forces vives de la zone. Ancienne gloire de l’équipe nationale olympique et fils du Baol, Mbaye Gningue dit Mbaye Ndéwane rappelle que l’écurie Baol fut la première association à rassembler des lutteurs venus de toute la région. Mais cette union, aussi ambitieuse soit-elle, ne résistera pas longtemps aux rivalités internes.
La concurrence sourde entre les deux leaders de l’époque, Mame Goor Diouf et Tapha Tine, finit par la fissurer. Les tensions s’installent, les divergences s’accentuent et, en 2007, Tapha Tine, accompagné de plusieurs dirigeants, quitte l’écurie Baol pour fonder Baol Mbollo. Ce départ marque le début d’une nouvelle aventure. Le coach Mbaye Ndéwane suit le « Géant du Baol » avec un groupe de jeunes athlètes pour porter ce nouveau projet sportif.
« Je n’avais aucun différend avec Mame Goor Diouf. J’ai toujours eu des ambitions. Je voulais voler de mes propres ailes avec de nouveaux dirigeants et un nouveau projet. C’est ainsi que j’ai demandé la création de l’écurie Baol Mbollo », explique Tapha Tine. Ce choix s’avère rapidement payant pour lui. Un cadre influent du Baol, Moussa Diagne, alors directeur général de Dakar Dem Dikk, décide de soutenir le projet.
Élu à l’unanimité président de Baol Mbollo, il met à la disposition du champion les moyens nécessaires pour concrétiser ses ambitions. Convaincu du potentiel de Tapha Tine, il engage sa propre famille dans l’aventure et persuade son frère aîné, Omar Diagne dit Omez, artilleur à la retraite, de prendre en main l’encadrement du lutteur. Il se voit confier une mission claire : structurer, discipliner et hisser Tapha Tine vers le sommet. Un programme spécial est mis en place. Les séances d’entraînement s’enchaînent entre plages de Dakar, salles de musculation, boxe et le site du Monument de la Renaissance africaine, à des horaires planifiés.
Combat royal en 2013, un rêve brisé
Lorsque Tapha Tine s’impose comme invaincu sous les couleurs de Baol Mbollo, la conviction est partagée : le géant est à un pas du Graal, la couronne de « Roi des arènes ». En juin 2013, le promoteur Aziz Ndiaye lui offre l’occasion rêvée en montant un combat royal face à Balla Gaye 2, tout juste sacré « Roi » après avoir détrôné Yékini, le 22 avril 2012. L’affiche enflamme l’arène et cristallise toutes les passions. Les enjeux sont immenses. Tapha Tine arrive affûté, sûr de sa force, porté par tout un terroir prêt à célébrer sa première couronne. Ce jour-là, tout semble aligné pour que le Baol touche enfin le sommet.
Mais le scénario bascule. Le jour des hostilités, Tapha Tine passe à côté de son combat. Méconnaissable, il est dominé et lourdement battu par le « Lion de Guédiawaye ». Une défaite cinglante, inimaginable. Le choc est rude, la déception immense. Le Baol est sonné. L’écurie se fissure, les départs se multiplient, laissant derrière eux des dégâts profonds, difficiles à colmater. Face à la crise, une prise de conscience s’impose : sans unité, aucun rêve n’est possible. De cette réflexion naît le collectif 100% Baol, avec un mot d’ordre clair : l’union des coeurs.
« Nous sommes tous des parents. Le passé a montré que nous ne pouvions rien obtenir dans la division. Les autres localités sont unies, il fallait suivre cet exemple », confie Tapha Tine, pleinement engagé dans cette dynamique. Une nouvelle mentalité s’installe alors dans le Baol. Dirigeants solidaires, lutteurs soudés, préparations partagées, conseils mutuels : chacun met l’intérêt collectif au-dessus des rivalités d’écuries. Tout un peuple fait désormais de la réussite de Tapha Tine un combat commun. Malgré la désillusion, le géant reste convaincu. À ses yeux, le Baol tient son homme.
« Depuis le début de ma carrière, je fais partie des dix meilleurs lutteurs de l’arène. Je veux ramener la couronne au Baol. L’heure n’est pas encore venue, mais elle viendra. J’y crois fermement », martèle-t-il. Pour le mentor de Mbaye Gouye Gui, tous les ingrédients sont désormais réunis. L’état d’esprit a changé, la solidarité est réelle. « Si nous continuons ainsi, le Baol aura bientôt son «Roi des arènes» », rêve-t-il. Depuis sa défaite face à Balla Gaye 2, le 21 juillet 2024, Tapha Tine n’a qu’une obsession : affronter un autre Roi. Il provoque, insiste et pousse pour un duel contre Modou Lô.
Mais avant d’espérer la couronne ultime, un obstacle se dresse sur sa route. Le 15 février, il devra d’abord freiner Franc. Un combat clé, peut-être le dernier verrou avant l’ultime sommet.




