«Spedju», le miroir intime de la Capverdienne Elida Almeida

Conçu durant une grossesse, loin des scènes, le nouvel album de la chanteuse capverdienne Elida Almeida saisit des moments d’intimité et de questionnements. Avec Spedju, la lauréate 2015 du prix Découvertes RFI ouvre encore un peu plus son univers intergénérationnel et interculturel.
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Les quelque vingt jours passés au Japon, fin 2025, avec huit concerts à la clé, ont laissé des souvenirs marquants à Elida Almeida. « C’était le moment fort de l’année pour moi sur le plan professionnel », considère la chanteuse trentenaire, partie en Asie après avoir finalisé le contenu de Spedju, son nouvel album.
Jamais encore elle n’avait eu l’opportunité de travailler dans de telles conditions : « J’ai eu la chance, pour la première fois, d’avoir sur toute la tournée le même ingénieur du son, le même éclairagiste, la même dame au catering (restauration, NDR). Comme si ma famille s’était agrandie », s’enthousiasme la chanteuse capverdienne, qui sait à quel point les détails comptent pour la réussite d’une telle entreprise.
Mais elle a rapporté autre chose de ce voyage. « Tu as l’impression qu’ils donnent tout, dans tout ce qu’ils font », juge la trentenaire, admirative, sur la foi de ses observations. Son tempérament n’est pas si éloigné, comme le laisse deviner son niveau d’activité : quatre albums à son actif en dix ans de carrière et une cinquantaine de pays dans lesquels elle a fait résonner la musique de son archipel.
La création simultanée de deux vies
Paradoxalement, Spedju est le fruit d’une pause, volontaire. Le temps d’une grossesse. Si elle l’a intitulé « miroir » – traduction de ce terme créole capverdien –, c’est parce qu’elle a passé beaucoup de temps devant, durant cette période. Ce qu’elle a vu ? « La réalité, mon âme, mes yeux, mon corps. Je me suis beaucoup regardé, pour voir mon ventre. C’est un moment où je me suis posé beaucoup de questions, même si j’ai déjà eu un enfant quand j’avais seize ans », répond-elle. En s’investissant en parallèle dans un nouveau projet discographique pour accompagner cette période « sensible », elle raconte avoir eu l’impression de « créer deux vies en même temps ».
« Daddy », la première chanson sur laquelle elle a commencé à travailler dès qu’elle a su qu’elle était enceinte, anticipe la relation entre sa fille et le père de celle-ci. « J’ai vu quel type de père il allait devenir pendant tout ce temps où on s’est préparé à accueillir notre enfant », explique Elida. Il y est aussi question de ce que « signifie un père pour une fille », et fait écho l’histoire personnelle de la chanteuse qui a perdu le sien « très tôt ». Pour l’occasion, elle a invité sa compatriote Nancy Vieira, côtoyée au sein du Cesaria Evora Orchestra, à partager le micro. « J’entendais sa voix sur ce morceau. C’est une femme très calme, très douce, à l’opposé de moi », confie-t-elle.
Assumer davantage le funana
D’autres duos figurent sur l’album, ce qui marque une rupture avec les habitudes prises jusque-là par la chanteuse qui réservait cet exercice à quelques singles isolés. Sur « Mentira », elle a proposé à Grace Evora de lui donner la réplique dans cette dispute entre un mari et son épouse. Cet artiste « old school » de l’île de São Vincente fait partie de ceux qui l’ont inspirée, en particulier sur le live.
Avec Garry, jeune artiste capverdien très en vue depuis quelques années, elle a tenu à reprendre « Baka Brabu » en lui insufflant une forme de « fraîcheur ». « C’est une chanson de Chando Graciosa que j’ai écoutée depuis que je suis toute petite, elle fait partie de mon enfance », rappelle Elida, qui laisse aussi son arrangeur historique Hernani Almeida, à ses côtés depuis le début internationaux, amener une touche retro à « Dodu ».
Avoir grandi sur l’île de Santiago et être « du même endroit que Katchas, le fondateur de Bulimundo », groupe phare de la musique capverdienne, n’est pas sans lien avec son goût pour le funana, un des styles musicaux de l’archipel. « Je pense que c’était le moment pour moi de l’assumer encore plus », considère Elida. Avec « Funa Ku Nana », elle en retrace même la légende, celle du marronnage de deux esclaves déportés d’Afrique qui auraient « décidé de ne plus obéir aux ordres des colons » et se seraient enfuis vers les montagnes où ils ne pouvaient être retrouvés.
À l’image de nombreux Capverdiens qui ont quitté leur île pour l’Europe ou les États-Unis (leur nombre à l’extérieur serait supérieur à celui de la population sur place !), la chanteuse habite désormais en Allemagne, après avoir vécu en France et au Portugal au cours de la dernière décennie. « Je n’ai pas peur des changements. Ça fait du bien d’expérimenter des choses différentes », affirme-t-elle.
C’est aussi de cette façon que la musique capverdienne moderne s’est façonnée, au contact d’autres cultures, et qu’elle a commencé à rayonner, comme l’avaient souligné plusieurs compilations. Elida y contribue à son tour. Par le passé, elle avait notamment collaboré avec le Kenyan Blinky Bill ; cette fois, le mulitinstrumentiste palestinien Isam Elias, présent sur la quasi-totalité de l’album, fait souffler par moments une légère brise orientale sur la musique du Cap-Vert. Venir d’un bout de terre perdu au milieu de l’océan donne à la chanteuse des envies de scruter l’horizon à 360 degrés.
Elida Almeida Spedju (Lusafrica) 13 février 2026
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