Retour à «La Parole aux négresses», texte pionnier de l’afro-féminisme

8 mars 2026 : retour à un ouvrage fondateur du féminisme africain à l’occasion de cette nouvelle journée internationale des droits des femmes. Paru en 1978, La Parole aux négresses a révolutionnée la pensée féministe africaine en donnant la parole aux femmes africaines. Elles s’appellent Yacine, Médina, Tabara… On ne pourra pas toutes les nommer, mais elles disent avec des mots simples mais forts leurs maux et leurs combats contre la société patriarcale qui se perpétue.

La Parole aux négresses de la Sénégalaise Awa Thiam n’est pas un ouvrage comme les autres. À mi-chemin entre manifeste, recueil d’essais, enquête universitaire mêlant entretiens et réflexions, ce livre donne à lire le vécu des femmes africaines, leurs maux et leurs combats, racontés à travers leurs propres paroles. Paru en 1978, ce livre s’est imposé comme un texte majeur du féminisme africain.

Née au Sénégal, son auteure Awa Thiam est anthropologue de formation. Dans les années 1970, lorsqu’elle rédigeait son livre, elle était étudiante à Paris. Son intérêt pour les questions féministes l’a conduite à participer à la fondation de la Coordination des femmes noires en mai 1976 et plus tard, en 1982, à celle de la Commission pour l’abolition des mutilations sexuelles. Ces questions sont au cœur de son opus qui l’a fait connaître.

Malgré ou peut-être à cause de la sensibilité des sujets qu’Awa Thiam aborde dans son livre, mettant mal à l’aise la société patriarcale africaine, La Parole aux négresses a très vite disparu des étagères des librairies, dès le milieu des années 1980. Il a fallu ensuite attendre quasiment un demi-siècle pour que l’ouvrage soit republié en 2024, simultanément en France aux éditions Divergences et aux éditions Saarabaa au Sénégal. Sa réimpression était attendue avec impatience par les féministes africains qui n’avaient pas oublié la franchise et combativité de son auteure. L’ouvrage était devenu, selon les mots de Mame Fatou Niang, préfacière de sa nouvelle édition française, « le document PDF le plus partagé de ces dernières années, parmi les étudiants et certains milieux militants ».  

« Négresses »

Couverture de la seconde édition du livre de la sénégalaise Awa Thiam.
Couverture de la seconde édition du livre de la sénégalaise Awa Thiam. © Editions Divergences

Qu’est-ce qui a fait le succès de La Parole aux négresses ? Sa franchise et son potentiel de provocation. La provocation commence dès le titre : l’emploi du mot « négresses », très contesté de nos jours tout comme le masculin « nègre », donne le ton du livre, contestataire et revendicateur.

L’opprimée d’Awa Thiam n’est pas sans rappeler celle des fondateurs du mouvement de la négritude qui, comme l’a écrit Sartre dans sa préface de la célèbre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache : « Puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race qu’il lui faut prendre conscience […]. Le nègre ne peut nier qu’il soit nègre […]. Ainsi est-il acculé à l’authenticité : insulté, asservi, il se redresse, il ramasse le mot de « nègre » qu’on lui a jeté comme une pierre, il se revendique comme noir en face du blanc, dans la fierté ». C’est ce que fait Awa Thiam dans sa Parole aux négresses.

L’emploi du mot « négresse » a ici également un but programmatique. L’auteure veut donner la parole aux femmes africaines, longtemps réduites au silence. L’ambition d’Awa Thiam est de produire une réflexion originale sur la condition féminine noire qui n’est pas une simple adaptation des théories féministes occidentales, mais une réflexion endogène, ancrée dans le vécu des femmes africaines.

Intersectionnalité

Paru deux décennies après les indépendances africaines, La Parole aux négresses est un texte éminemment politique. À travers sa condamnation sans appel des pratiques traditionnelles qui gangrènent la vie des femmes négro-africaines, l’ouvrage propose une critique de la société patriarcale africaine. Or, soucieuse d’aborder son sujet dans un processus historique embrassant le présent, mais aussi les périodes de l’esclavage et de la colonisation qui ont eu des conséquences à long terme sur l’évolution de la condition féminine à travers le continent, Awa Thiam parle de « triple oppression ». « Là où l’Européenne se plaint d’être doublement opprimée, la Négresse l’est triplement », écrit-elle. « Oppression de par son sexe, de par sa classe et de par sa race ».

Situant ses propos au croisement de trois catégories socio-historiques, Awa Thiam apparaît aux yeux de féministes africaines comme une penseuse de l’intersectionnalité avant la lettre, une « intersectionnalité » devenue fondement de la réflexion afro féministe.

Mutilations sexuelles

La parole aux négresdes d'Awa Thiam, couverture de la première édition en 1978.
La parole aux négresdes d’Awa Thiam, couverture de la première édition en 1978. © wikimedia commons

La Parole aux négresses n’est pas un ouvrage théorique. Sa dynamique réside dans sa répartition entre réflexions, enquêtes et entretiens. C’est avec des mots simples que les interlocutrices d’Awa Thiam racontent leur vécu, régi au quotidien par les règles d’une société traditionnelle et les desiderata des hommes.

« J’ai eu la chance ou la malchance d’être née dans une famille très traditionaliste et attachée aux valeurs et coutumes ancestrales ». Ainsi parle une des femmes interviewées. Ces dernières disent leurs peines, leurs frustrations, leur absence de marge de manœuvre dans une société où les femmes sont les « silencieuses et silenciées » de l’Histoire. Les maux évoqués portent sur des pratiques jugées oppressives et rétrogrades, qui vont de la polygamie au mariage forcé, la dot, la dépigmentation, l’analphabétisme, en passant par infibulation, excision, clitoridectomie. Awa Thiam qui a été militante dans sa jeunesse pour l’abolition des mutilations sexuelles, consacre dans son livre une cinquantaine de pages à ces pratiques, s’attachant à montrer le degré zéro de la condition féminine dans tout son pathos.

Le chapitre consacré aux mutilations génitales commence par une scène insupportable de barbarie et de régression : « Après avoir écarté de ses doigts les grandes et les petites lèvres de la fillette, la matrone les fixe dans la chair, de chaque côté des cuisses, au moyen de grosses épines. Avec son couteau de cuisine, elle fend le capuchon, puis elle le coupe. Tandis qu’une autre femme éponge le sang avec le chiffon, la mère creuse de l’ongle un trou le long du clitoris afin de décortiquer cet organe. La fillette pousse des cris épouvantables, mais personne ne s’en soucie… »

On ne sort pas indemne de ces pages qui racontent un voyage au bout de la nuit, un voyage qui se poursuit encore aujourd’hui, si l’on en croit les spécialistes de la santé féminine. Les alertes des Awa Thiam n’ont pas suffi. La lutte doit continuer.

La parole aux négresses, par Awa Thiam. Préface de Mame-Fatou Niang. Editions Divergences, 208 pages, 16 euros


Trois questions à… Sami Tchak

Ecrivain Franco-Togolais, Sami Tchak est connu pour ses romans qui ont marqué l’histoire littéraire africaine contemporaine. Sociologue de formation, il a aussi écrit des essais, portant notamment sur la sexualité féminine en Afrique. L’écrivain est un grand lecteur de La Parole aux négresses dont il s’est inspiré pour écrire ses propres ouvrages.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert La Parole aux négresses ?

Sami Tchak
Sami Tchak © Francesco Gattoni

J’ai découvert cet essai en 1983, soit quelque cinq ans après sa parution. À l’époque, j’étais en train de me documenter pour l’écriture de mon premier roman, qui s’appelle Une femme infidèle. Je suis tombé un peu par hasard sur l’essai devenu aujourd’hui incontournable d’Awa Thiam. À ma connaissance, elle est la première écrivain femme à parler ouvertement de la condition féminine en Afrique et des problèmes qui gangrènent le vécu féminin sur le continent. Mon roman qui est paru en 1987, met en scène une héroïne révoltée, qui s’insurge contre la polygamie, l’excision. Sa révolte, la façon dont elle revendique l’usage de son corps, m’ont été inspirées par ma lecture d’Awa Thiam. Cette lecture m’a même obligé, je m’en souviens, de changer mon style. Alors que j’avais commencé à écrire le roman à la troisième personne, dans un style plutôt classique, j’ai dû tout reprendre. J’ai tout réécrit, faisant parler mon héroïne à la première personne. Cela sonnait plus moderne, plus vraisemblable. C’était la grande leçon d’écriture d’Awa Thiam, une leçon que je retiens car elle a changé ma façon de concevoir mes personnages, leur être-dans-le-monde.

D’où vient la modernité de l’écriture d’Awa Thiam ?

À mon avis, cette modernité lui vient de ses études en anthropologie. L’auteure serait sans doute mieux à même de répondre à cette question, mais il me semble que ses études lui ont donné des outils méthodologiques, conceptuels qu’elle a ensuite adaptés au récit qu’elle voulait raconter dans son livre. En tant que chercheuse en anthropologie, Awa Thiam a dû faire beaucoup de terrain, mais au lieu de transformer le savoir qu’elle a collecté en un jargon académique, elle s’est employée à reproduire à l’écrit sa démarche de chercheuse du terrain, en se calquant sur ses enquêtes dialoguées pour être à la portée du grand public.

Ce qui frappe dans La parole aux négresses, c’est la nécessité que ressent son auteure de produire un discours féministe endogène propre aux femmes africaines. Pour autant, peut-on dire que le combat féministe n’a rien d’universel et qu’il ne se définit que par ses modalités locales ?

Je ne crois pas qu’on puisse mettre en doute l’universalisme de la domination masculine et de ses conséquences. Cela dit, comme l’a expliqué la Camerounaise Léonora Miano dans son lumineux essai L’ « autre » langue des femmes, paru aux éditions Grasset en 2021, les combats féministes ne prennent pas partout les mêmes formes. Miano revient sur les combats féministes qui ont jalonné l’histoire du continent africain, sans avoir les mêmes enjeux que les combats féministes en Occident dans la mesure où la manière de revendiquer la liberté diffère d’une communauté historique à l’autre. Cependant, la domination masculine, l’oppression des femmes, ce sont des phénomènes universels.

(Propos recueillis par Tirthankar Chanda)

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