Les «Signes d'Égypte» du peintre Hamed Abdalla exposés à l'IMA-Tourcoing

C’est la première fois que le peintre égyptien Hamed Abdalla, disparu en 1985, bénéficie d’une rétrospective en France. En ce moment, et jusqu’au 12 juillet 2026, l’Institut du monde arabe-Tourcoing rend hommage au peintre prolifique, inventeur du « mot forme », et dont le parcours nous informe autant sur sa propre trajectoire que sur celle de son pays.
C’est la couleur, d’abord, qui saute aux yeux. L’exposition Hamed Abdalla : Signes d’Égypte a recouvert les murs de l’IMA-Tourcoing des teintes chères au peintre : l’ocre, le brun, mais aussi des rouges vifs, des verts profonds et des bleus électriques. Dès les premiers pas, plongée garantie donc dans l’univers du peintre, encore aujourd’hui relativement confidentiel en France. « C’est assez paradoxal, pointe la directrice du musée, Katia Boudoyan. Hamed Abdalla reste assez méconnu du public, alors même qu’il bénéficie d’une reconnaissance internationale dans le monde de l’art et dans les musées. »
Et de reconnaissance, on en fait difficilement de plus éclatante : le peintre né en Égypte – pays auquel il est resté profondément attaché malgré ses exils successifs au Danemark et en France – est aujourd’hui exposé aussi bien à la Tate Gallery, à Londres, qu’au Metropolitan Museum of Arts à New York et qu’au Mathaf à Doha. « Il nous semblait donc important, poursuit Katia Boudoyan, de faire connaître au public cet artiste qui se caractérise aussi bien par la diversité de son esthétique que par son regard sur l’histoire égyptienne. »
Un touche-à-tout des arts visuels
La diversité de l’art selon Abdalla, d’abord. Sur la centaine de pièces récoltées auprès de la famille du peintre, on trouve aussi bien des lithographies que des peintures à l’acrylique ou à la gouache – mais aussi des supports plus surprenants. « Tout au long de sa vie, Hamed Abdalla n’a cessé d’expérimenter, sourit Nada Majdoub, la commissaire en charge de l’exposition. Il a peint à l’encaustique, s’est servi de techniques sur papier froissé, de papier de soie imbibé d’encre et roulé en boule. » Quelques mètres plus loin, elle renchérit : « Il a même peint avec du goudron ! »
Ces explorations diverses et variées ont toutefois toutes une même ligne de vie : le mot-forme, une invention d’Hamed Abdalla, à la croisée entre calligraphie et figuration. Un « véritable pied-de-nez », selon Nada Majdoub, « puisque dans l’islam, la figuration est mal vue. » Ici, Hamed Abdalla trouve, dans l’écriture des mots arabes, des formes correspondant au sens du mot. Le mot « la guerre » prend par exemple la forme d’un taureau cornu sur fond noir, tandis que « la capitulation » se confond avec la représentation d’une silhouette prostrée. « Pour comprendre l’œuvre d’Hamed Abdalla, il faut bien distinguer la lisibilité et l’intelligibilité. La lisibilité, c’est, si l’on veut, la première couche, détaille Nada Majdoub. Mais, ce qui l’intéresse vraiment, c’est l’intelligibilité : pouvoir être compris par des personnes qui ne lisent pas l’arabe, ou qui ne savent pas lire, qui ne peuvent lire que les images. »
Une œuvre profondément politique
Les mots-formes d’Hamed Abdalla ont aussi rythmé – ou en tout cas gardé la mémoire – des soubresauts politiques de l’Égypte, et plus largement du Moyen-Orient. La guerre, la capitulation, ou au contraire la révolte et la liberté : autant de mots qui reflètent l’histoire de l’Égypte, à laquelle le peintre s’intéressait de près. « Son œuvre fait vraiment écho aux grands moments de l’Égypte de la seconde moitié du XXe siècle, appuie la directrice du musée Katia Boudoyan, qu’il s’agisse de moments douloureux ou de construction. »
L’artiste a toujours porté un regard profondément engagé sur son pays, mais aussi sur ses voisins, et notamment la Palestine. Ce n’est donc « pas anodin » de lui consacrer une exposition en 2026, pointe l’historienne, « au regard de l’actualité qui frappe l’Orient et le Moyen-Orient. Son engagement est toujours d’actualité. » Et Nada Majdoub de conclure : « Ce que cette exposition essaie de faire, c’est d’expliquer l’histoire telle qu’elle est depuis un siècle, et de faire comprendre aussi que ce à quoi l’on assiste en ce moment n’a pas commencé aujourd’hui. Il s’agit de laisser cette histoire s’installer dans le temps long, et de l’observer à travers l’œil d’un artiste. » Les signes d’Égypte d’Hamed Abdalla n’attendent plus que d’être déchiffrés.
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