Ile Maurice: «Chagos Deal» compromis et imprévisibilité tarifaire américaine – Le pays sous haute tension budgétaire

La compensation financière du Chagos Deal, présentée comme l’un des pivots silencieux de l’équilibre budgétaire 2025-26, est aujourd’hui fortement compromise. Et avec elle, une partie de la crédibilité des projections financières de l’État.
Les Rs 10 milliards attendues en première tranche n’étaient pas un simple flux exceptionnel, elles représentaient environ 4,5 % des revenus courants estimés à Rs 223 milliards. Inscrites dans la trajectoire budgétaire comme recettes acquises, elles devaient contribuer à contenir un déficit projeté à 4,9 % du PIB (Rs 37,3 milliards) au terme de la présente année fiscale. Leur absence potentielle ferait mécaniquement grimper ce déficit aux alentours de 6,2 %, sachant qu’un point de PIB équivaut à environ Rs 7 milliards. Autrement dit, ce n’est pas un ajustement marginal. C’est une rupture d’équilibre.
Le gouvernement avait misé sur un calendrier diplomatique maîtrisé. Or, la ratification de l’accord de souveraineté sur l’archipel des Chagos se retrouve prise dans un jeu géopolitique qui dépasse Port-Louis. L’administration de Donald Trump reconsidère certains paramètres stratégiques liés à la base de Diego Garcia, dont l’importance militaire s’est accrue dans le contexte des tensions au Moyen-Orient, notamment l’imminence d’une attaque américaine en Iran. Cette relecture du président Trump a pour effet indirect de retarder le processus britannique, pourtant négocié avec le gouvernement de Keir Starmer.
L’Attorney General, Gavin Glover, a luimême reconnu que le premier versement est désormais sérieusement compromis. Cependant, le problème n’est pas seulement diplomatique. Il est comptable, macroéconomique et politique. Car si ces Rs 10 milliards disparaissent de l’équation, le ministère des Finances devra soit réduire des dépenses déjà engagées, soit accroître l’endettement, soit identifier de nouvelles sources de recettes – dans un contexte où la marge de manoeuvre fiscale est étroite.
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Le Chagos Deal n’est que la partie visible d’une tension plus structurelle. Car à partir de 2027, la possible réintroduction du National Pension Fund entraînera la suppression progressive des recettes issues de la Contribution sociale généralisée, soit environ Rs 12 milliards. Parallèlement, l’application du PRB coûtera près de Rs 11 milliards supplémentairesà partir de 2027. Les économistes estiment que l’effet combiné représente environ 1,3 % du PIB.
Dans son dernier rapport, Moody’s a averti que tout retard dans la consolidation budgétaire exposerait Maurice à un risque accru de dégradation de sa notation, en cas de déficits persistants et de dette durablement élevée.
Surenchères de Trump
La question devient donc centrale : comment maintenir une trajectoire crédible sans recettes exceptionnelles et avec des dépenses structurelles en hausse ? Mais alors que le pays tente de stabiliser ses équilibres internes, la décision de la Cour suprême des États-Unis d’invalider une partie des droits de douane imposés par Donald Trump souligne l’imprévisibilité de sa nouvelle politique tarifaire.
Par six voix contre trois, la Cour a estimé que le président ne pouvait invoquer la loi de 1977 sur les pouvoirs économiques d’urgence pour justifier des droits de douane dits «réciproques» sans autorisation claire du Congrès.
Le président de la Cour, John Roberts, a rappelé un principe fondamental : le pouvoir de lever l’impôt appartient au législatif. Ce jugement constitue un revers politique majeur pour Donald Trump vu que les surtaxes invalidées faisaient partie de son arsenal protectionniste, présenté comme un levier de réindustrialisation et de réduction du déficit commercial. Elles auraient rapporté environ 170 milliards de dollars au budget fédéral l’an dernier.
Au-delà de la perte symbolique, deux questions lourdes émergent : ces montants devront-ils être remboursés aux entreprises ? Et, le président pourra-t-il maintenir sa stratégie tarifaire sans aval parlementaire ? Fidèle à son style, Donald Trump a immédiatement annoncé une nouvelle surtaxe mondiale de 15 %, fondée cette fois sur une loi commerciale de 1974, pour une durée de 150 jours.
Or, l’accord commercial conclu l’année dernière entre Washington et l’Union européenne, qui avait permis de plafonner les droits de douane à 15 % sur la majorité des produits européens (contre une menace initiale de 30 %), repose sur la validité juridique des instruments tarifaires américains. Or, si la base légale est fragilisée, l’équilibre de cet accord devient incertain.
Les capitales européennes avancent désormais avec prudence. Le débat n’est plus seulement commercial, il est institutionnel : jusqu’où un président américain peut-il engager son pays sans validation du Congrès ? Pour les partenaires commerciaux – Japon, Corée du Sud, Taïwan – l’incertitude juridique s’ajoute à l’imprévisibilité politique.
Entre-temps, les marchés ont accueilli la décision avec un soulagement mesuré, notamment dans les secteurs dépendants des importations. Mais ce répit reste fragile. L’économie américaine ralentit : croissance en baisse, inflation persistante, marges de manœuvre monétaires limitées.
Répercussions
A priori, Maurice n’est pas directement pénalisée par la décision de la Cour. Le pays bénéficie déjà d’un tarif réduit de 15 % depuis août 2025, après avoir été initialement exposé à un taux de 40 %. Mais l’effet indirect pourrait être significatif. Si les partenaires asiatiques disposant d’accords de libre-échange obtiennent un traitement plus favorable ou une stabilité juridique accrue, la concurrence sur le marché américain pourrait s’intensifier.
Par ailleurs, le sursis d’un an de l’AGOA arrive à échéance en décembre prochain. L’incertitude sur un futur cadre commercial américain complique toute projection stratégique pour les exportateurs mauriciens. Maurice se retrouve ainsi confrontée à trois vulnérabilités simultanées. D’abord, budgétaire immédiate, avec les milliards du Chagos Deal qui s’éloignent ; ensuite structurelle, suivant la hausse programmée des dépenses et l’érosion de certaines recettes à partir de 2027 ; et enfin externe, avec l’instabilité de la politique commerciale américaine et la fragilité des accords internationaux.
Dans ce contexte, le prochain exercice budgétaire ne pourra pas être un simple ajustement technique. Il devra constituer un signal fort de discipline et de priorisation. Le gouvernement devra probablement revoir certaines dépenses récurrentes, hiérarchiser les investissements publics et renforcer la crédibilité de sa trajectoire de dette. Car le véritable enjeu n’est pas uniquement le déficit de cette année. C’est la perception internationale de la soutenabilité financière du pays.
La compensation du Chagos Deal devait symboliser une victoire diplomatique transformée en levier budgétaire. Elle risque désormais de devenir le révélateur d’une dépendance excessive à des recettes exceptionnelles et à des calendriers géopolitiques incertains.
Dans un monde où les décisions d’une cour constitutionnelle à Washington peuvent modifier l’équilibre commercial européen et influencer indirectement les finances mauriciennes, la leçon est claire : la résilience budgétaire ne peut reposer sur des variables externes. Elle doit s’ancrer dans une architecture interne robuste. Les prochains mois diront si Maurice parvient à transformer ce choc en opportunité de consolidation. Ou si l’équation budgétaire deviendra le véritable test de crédibilité du mandat.

