Ile Maurice: Wardah Jhakri – «Payer Rs 100 000 à un médecin étranger, c'est énorme, sauf qu'il gagne plus dans son pays»

Syndicats et autorités reconnaissent qu’il y a un manque aigu de médecins dans le secteur public. Mais les recrutements prennent du temps. Wardah Jhakri explique que c’est la faute aux salaires, jugés trop bas ici. Et se demande pourquoi l’État ne ferait pas appel aux agences spécialisées.
L’annonce que le ministère de la Santé va recruter des infirmiers étrangers a provoqué une levée de boucliers. Quant aux médecins, la pénurie dans les hôpitaux est avérée. Vos expériences récentes de recrutement d’étrangers dans le secteur médical ne sont pas réjouissantes ?
Début 2025, nous avons fait un exercice de recrutement d’infirmiers généralistes de l’Inde, ce qui reste classique. Nous avons étendu le recrutement au Cameroun, au Kenya et un peu à Madagascar. Nous avons aussi recruté des sages-femmes. Pour les radiologues, nous allons aussi travailler sur le Cameroun et le Kenya, moins sur Madagascar. Actuellement, il y a d’énormes opportunités concernant les médecins généralistes.
Syndicats et autorités reconnaissent qu’il y a un manque de médecins dans le service public. Quelle est la solution ?
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(Rires) Dir zot vinn get mwa. Plus sérieusement (Ndlr : elle nous montre la liste de plus de 250 institutions médicales reconnues par le Medical Council. Liste qui commence par une université en Argentine pour finir avec une trentaine d’institutions américaines). Prenez l’exemple de la Belgique, le salaire européen demandé sera trop élevé, on ne peut pas recruter des docteurs de ce pays.
Pareil pour le Canada, les prétentions salariales sont très au-dessus de ce qui est proposé ici. La liste se rétrécit. Pour la Chine, on pourrait essayer mais il y aura des problèmes d’adaptation. Payer Rs 100 000 à un médecin étranger est considéré comme une somme énorme. Alors qu’ils gagnent plus du double dans leur pays (Ndlr: elle cite 5 000 – 6 000 euros, soit Rs 273,000 à Rs 328,000 environ). Logement à part. (Ndlr : elle continue avec la liste) Pour l’Egypte, trois universités sont reconnues. We are bringing good people from Egypt.
On entend souvent que le ti dimounn qui se rend à l’hôpital, a des problèmes de communication si le médecin ne s’exprime qu’en anglais.
Recrutez des Mauriciens dans ce cas. On parle potentiellement de 2 000 recrutements d’étrangers. Il faudrait augmenter le nombre d’universités validées par le Medical Council. Pour l’Inde, une vingtaine d’institutions sont reconnues. Avec le taux de change, un médecin indien gagne déjà plus de Rs 100 000 chez lui. Pourquoi viendrait-il travailler à Maurice pour moins ?
Parmi les nouvelles destinations de recrute- ment figure le Maghreb ?
Oui, pour le salaire. Mais il faut tenir compte d’autres facteurs comme les différences de mentalités et de cultures. Par exemple, si la supérieure hiérarchique est une femme plus jeune…
Career Moves a recruté plusieurs généralistes pour le privé (Ndlr : elle cite trois cliniques). Cela ne se fait pas en un jour, il faut passer par l’Economic Development Board et le Medical Council. Dans un cas, nous avons recruté un médecin du Cameroun, qui a étudié en Angleterre mais qui était déjà à Maurice sur un Dependent visa.
Si on a à ce point besoin de médecins, il faudrait faciliter le processus de recrutement. Si l’État ne parvient pas à trouver des médecins, qu’il se tourne vers les agences spécialisées. Tout le monde veut être agentrecruteur, alors que c’est un vrai métier de recruter les autres. Pourquoi pensez-vous que tout le monde veut rentrer dans ce secteur ?
Pour gagner de l’argent ?
Est-ce que c’est cela l’objectif ultime de l’agent-recruteur ? C’est un métier noble. Vous offrez des perspectives d’avenir à quelqu’un. Ici, on fait payer les postulants. C’est quoi ça ?
En voulant mettre de l’ordre dans les recrutements, il y a le risque d’ouvrir la porte à d’autres travers. Et il y a des personnes proches des cercles du pouvoir, qui ont jeté leur dévolu sur cette activité. Parey kouma taxi maron, ena azan maron (Ndlr : pour opérer légalement, les recruteurs doivent avoir un permis conforme à la Private Recruitment Agencies Act 2023. Un comité interministériel a soumis des recommandations pour réguler le recrutement de travailleurs étrangers. Les Private Recruitment Agencies Regulations 2025 ont pris effet le 6 octobre 2025)
Je suis rentrée à Maurice, après mes études, en 2017. J’ai un BSc en ressources humaines de l’université de Technologie, un mastère en gestion de l’université de Versailles et un mastère 2 en gestion stratégique et internationale à l’université de Nanterre. J’ai tout un background. Et vous voyez des gens qui rentrent dans le secteur en pensant qu’il y a de l’argent facile à se faire.
Les candidats font confiance à l’agent-recruteur mais quand certains arrivent, ce n’est ni le salaire ni le job qu’ils ont choisi. À certains, on a promis Rs 90 000, une fois à Maurice, on leur dit que c’est Rs 30 000. Des entreprises aussi sont trompées. Il y a deux types d’expatriés : les unskilled, avec un permis de travail, et le skilled labour, avec un Occupation permit. Nous ne travaillons pas que dans le secteur médical, mais aussi dans le commerce, dans le secteur manufacturier, l’industrie de la mode.
Selon votre expérience, quel secteur recrute le plus d’étrangers actuellement ?
Celui de la santé avec des médecins généralistes. Nous cherchons aussi énormément de comptables.
Avec tous ceux qui suivent des cours d’ACCA, on recrute des comptables étrangers ?
Il y a peut-être plusieurs personnes qui suivent des cours, mais il n’y a pas de stabilité dans leur parcours professionnel. Ils restent six mois à un poste, huit mois dans le suivant. They keep job-hopping. C’est un casse-tête pour la stabilité des entreprises. C’est l’une des raisons pour lesquelles de nombreuses compagnies préfèrent recruter des étrangers plutôt que des Mauriciens. Elles n’ont pas envie de recruter un Mauricien, de le former et d’avoir à tout recommencer au bout de six mois.
On entend souvent dire que les Mauriciens ne veulent pas travailler, c’est un cliché ?
Vous savez combien de postes administratifs je propose, que ce soit dans la construction, dans l’événementiel, dans les télécommunications, dans ma propre compagnie, Career Moves ? Mais on ne trouve pas.
«Morisien pa le travay pou dipin diber». C’est vrai ça ?
Mo donn zot Rs 30 000 ousi, pa bon. Il y a un manque de sérieux au sein de la main-d’oeuvre locale. Dans l’événementiel, par exemple, les compagnies préfèrent quelqu’un qui est déjà dans le secteur parce qu’il faut travailler le weekend et à des heures irrégulières. Ou recruter un jeune pour le former. Mais ça reste compliqué de trouver des jeunes.
Où sont passés les jeunes ?
Ils sont trop gâtés par les parents. Ils veulent imiter les façons de vivre des jeunes en Europe. En Europe, les jeunes ont des jobs à mi-temps, tout en faisant des études. Après les cours, ils travaillent dans les fast-foods. Demandez à la jeune génération de faire ça. Leur réaction: «pa mwa ki pou al travay laba». Si les entreprises se tournent vers la main-d’oeuvre étrangère, c’est parce qu’elles n’ont pas le choix.

