Ile Maurice: Savoir partir

Paul Bérenger reproche à Navin Ramgoolam sa lenteur. Mais voilà que le leader du MMM en offre aujourd’hui la caricature parfaite. Un théâtre immobile. Une danse hésitante où l’on croit avancer alors que l’on piétine. À demi-mots, il dénonce le «gang des cinq» de Navin Ramgoolam – qui serait, dit-il, comme pour atténuer, «moins pire» que Lakwizinn de Pravind Jugnauth. Mais à force de sous-entendus, c’est surtout son propre flou qu’il expose, alors qu’il s’est progressivement isolé, avec sa fille, du reste du MMM, du moins de la «grande majorité» des cadres du Parti qui aujourd’hui préfèrent Ramgoolam à Bérenger (pour raisons certes multiples et variées).

Chez Bérenger, le temps ne s’écoule plus : il se replie. Chaque décision annoncée se défait dans l’instant, chaque élan se brise contre le doute. Et les cadres du MMM – à l’exception notable de Joanna – le disent désormais sans détour : Bérenger serait parti mercredi s’il avait trouvé un seul élu additionnel pour le suivre. Un seul pour que le bloc démissionnaire puisse rafler, à quatre, le poste de leader de l’opposition à Joe Lesjongard.

Mesurez bien la rupture : des fidèles parmi les plus fidèles, hier encore en première ligne pour défendre père et fille contre toute accusation de dérive dynastique, refusent aujourd’hui de suivre. Chetan Baboolall hésite. Ajay Gunness, Rajesh Bhagwan, Ariane NavarreMarie, Deven Nagalingum, Ram Etwareea et Jyoti Jeetun, eux, choisissent de rester au gouvernement… malgré les confidences alarmistes de leur leader sur une gouvernance qui se dégraderait tant au PMO qu’au ministère des Finances. Chacun nous dit qu’il ou elle pense avant tout à l’intérêt supérieur du pays (la belle affaire !)

Alors, qui parle encore au nom du MMM ? Le Bureau politique ? Le Comité central ? L’Assemblée des délégués ? Les Bérenger seuls ?


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À bien des égards, l’ombre de 1993 plane à nouveau. Le parti mauve semble ne plus lui appartenir. Les proches d’hier deviennent les adversaires de demain. Bhagwan, lui, a déjà compris que le jeu – malsain – a commencé. Il a réglé ses comptes en pointant du doigt. Il communique directement avec la presse.

Le plus troublant n’est pas l’indécision. C’est sa mise en scène, présentée comme vertu démocratique. Comme si tourner en rond devenait une méthode. Comme si refuser de trancher était une preuve de sagesse. Et pendant ce temps, on refuse un vote secret proposé par Aadil Ameer Meea – cet outil démocratique que Bérenger brandissait hier encore comme un étendard.

La réalité est plus crue : à 80 ans (dans quelques jours, il soufflera ses 81 bougies), Paul Bérenger découvre ce que signifie ne plus maîtriser totalement son propre parti. Puis, il y a ce déni, presque théâtral : la dynastie n’existerait pas au MMM.

Vraiment ?

Qu’on pose la question à Bhagwan, Gunness, Nagalingum, Arianne Navarre-Marie ou Jyoti Jeetun. Depuis mercredi, les langues se délient ; on parle du gendre qui n’a pas eu sa nomination alors que la belle-soeur semble adorer son job d’ambassadrice (au point de ne pas vouloir rentrer ?). Ce qui relevait hier du murmure devient aujourd’hui parole publique.

Le MMM, né contre les logiques de clan, regarde enfin en face ce qu’il refusait de nommer : une tentation dynastique. Pas toujours assumée. Mais réelle. Visible. Ressentie. Le problème n’est pas seulement Joanna Bérenger. C’est le système construit autour d’elle. Un cercle. Une proximité devenue influence.

Et surtout une contradiction fatale : dénoncer pendant des décennies le «papa- piti deal»… pour en reproduire les mécanismes. En politique, ce n’est pas l’hypocrisie qui tue. C’est la perte de cohérence. S’y ajoute désormais une guerre ouverte : anciens contre nouvelle garde. Un conflit de générations, mais surtout de légitimité. D’un côté, ceux qui ont construit le MMM, qui en portent les cicatrices. De l’autre, ceux qui s’organisent autour d’une relève contestée, mais déjà structurée.

Au centre : Paul Bérenger. Pris entre fidélité affective et autorité politique. Pris entre héritage et transmission. Pris, comme dans un roman de vipères, dans un enchevêtrement de loyautés contradictoires.

Et le drame devient presque shakespearien : ce n’est plus le leader qui arbitre les clans. Ce sont les clans qui enferment le leader. Le Comité central de mercredi n’a pas seulement repoussé une décision. Il a exposé une vérité. Le MMM n’est plus ce parti monolithique. Et Bérenger n’est plus en position d’imposer seul une ligne stratégique. Refuser un vote pour éviter une mise en minorité ? C’est habile. Mais révélateur.

Quand un leader doit éviter le vote pour préserver son autorité, c’est que cette autorité est déjà entamée. Alors oui, il faut le dire – sans cruauté, mais sans complaisance : il y a un moment où un homme d’État doit savoir partir. Pas dans l’hésitation. Pas dans l’ambiguïté. Pas dans ce spectacle confus où tout un parti reste suspendu aux doutes de son chef. Pas comme mercredi.

Car ce qui s’est joué ce jour-là n’honore ni la démocratie interne du MMM, ni son histoire, ni le pays. Le MMM mérite mieux. Maurice mérite mieux. Et Paul Bérenger lui-même mérite mieux que cette fin en clair-obscur.

Les grands leaders sont jugés à ce qu’ils construisent. Mais aussi à la manière dont ils quittent la scène. Rester trop longtemps, c’est risquer de fissurer son propre héritage. Et parfois, la plus grande preuve de leadership… c’est de savoir, enfin, s’effacer.

D’autant que, face à lui, un partenaire majoritaire patient, mais ferme avance déjà ses pions. Ramgoolam a compris : avec trois élus à ses côtés, Bérenger se voit déjà leader de l’opposition, reléguant Lesjongard-Duval et Quirin. Les thèmes sont prêts – PNQ, tourisme, «gang des cinq», police, EDB, Air Mauritius, réforme électorale. La rupture, au fond, était écrite. Reste à savoir si elle se fera dans la lucidité… ou dans l’épuisement.

Enfin, si Bérenger croit que Ramgoolam, par amitié, ne va pas le licencier, comme sir Anerood Jugnauth et le Ramgoolam de 1997 l’auraient déjà fait, il pourrait lourdement se tromper dans son calcul. Tout comme il se trompe s’il pense qu’il aura, cette fois-ci, un capital de sympathie de la part des électeurs. En attendant, comment va-t-il se pointer au Conseil des ministres alors qu’il avait prédit que celui-ci ne se tiendra pas…

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