Ile Maurice: L'angoissante réalité du jeune propriétaire

La flambée du prix des terrains, l’augmentation continue des matériaux de construction et le manque de mesures de soutien de l’État rendent l’accession à la propriété ardue pour les jeunes.

Avec un salaire moyen par rapport au coût de la vie, même en faisant d’importants sacrifices, il reste compliqué pour un jeune de réunir les fonds nécessaires pour mener à bien un chantier, entre le coût élevé du terrain, des matériaux et de la main-d’oeuvre.

Obtenir un prêt immobilier s’avère également un véritable défi. Les démarches sont longues et les mensualités et le taux d’intérêt si élevés que le remboursement s’étale sur de nombreuses années, parfois jusqu’à un âge avancé. Ces contraintes touchent non seulement les jeunes, mais également de nombreux particuliers qui peinent à accéder à la propriété. Malgré la volonté et les efforts, la construction d’une maison reste un parcours semé d’embûches pour beaucoup.


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Les coûts liés à la construction ne cessent d’augmenter. Selon les données publiées le 21 janvier par Statistics Mauritius dans son Economic and Social Indicators, consacré à l’indice des prix de la construction pour le quatrième trimestre, les coûts de construction d’une maison individuelle de plain-pied ont poursuivi leur progression en 2025.

Calculé sur la base du premier trimestre 2018, l’indice est ainsi passé de 143,5 en janvier à 147,6 en décembre, après avoir suivi une trajectoire globalement haussière. Après une progression entre janvier et avril, l’indice est resté stable en mai avant d’augmenter de 0,3 % en juin. Par la suite, une hausse plus marquée de 1,2 % a été enregistrée en juillet, portant l’indice à 147,3. Cette tendance haussière s’est poursuivie légèrement en août, avant une stabilisation observée en septembre. En revanche, en octobre, l’indice a progressé de 0,1 % pour atteindre 147,7, avant de reculer légèrement de 0,1 % en novembre.

L’augmentation observée en octobre s’explique principalement par la hausse des tarifs de location de matériel, en progression de 2,5 %, ainsi que par une légère augmentation des prix de la plomberie. Elles ont été partiellement compensées par la baisse des prix de la menuiserie en bois et des installations sanitaires. En novembre, le recul de l’indice est essentiellement dû à la diminution des prix des barres d’acier (-1,2 %), ainsi que des carreaux et granits, même si la hausse du prix du mortier prêt à l’emploi a atténué cette contraction.

D’autre part, la situation s’est aggravée avec la suppression de plusieurs mesures fiscales destinées à soutenir l’accession à la propriété. Selon le Budget Highlights 2025-2026 publié par la Mauritius Chamber of Commerce and Industry le 5 juin 2025, le Home Ownership Scheme et le Home Loan Payment Scheme ont pris fin le 30 juin 2025 et n’ont pas été renouvelés.

Démotivation fiscale

Dans un article de l’express daté du 13 juin 2025, Steven Obeegadoo, ancien ministre du Logement et des terres, est revenu sur l’impact de ces deux dispositifs inscrits dans la Registration Duty Act et introduits par l’ancien gouvernement. Sous le Home Ownership Scheme, toute personne achetant une maison, un appartement ou un terrain à des fins résidentielles pouvait bénéficier d’un remboursement de l’État équivalant à 5 % de la valeur de l’achat. Ainsi, pour un appartement acheté à Rs 3 millions, l’État accordait un remboursement de Rs 150 000, avec un plafond fixé à Rs 500 000 pour un achat maximal de Rs 10 millions. La procédure, précise-t-il, était strictement encadrée et se faisait auprès d’un notaire.

Par ailleurs, le Home Loan Payment Scheme couvrait également 5 % du montant de l’emprunt immobilier, avec le même plafond. Ces deux dispositifs, cumulables, bénéficiaient principalement à la classe moyenne. «L’État soutenait non seulement l’achat avec un remboursement direct, mais aussi le remboursement de l’emprunt», souligne Steven Obeegadoo.

En approfondissant son analyse, l’ancien ministre établit un parallèle avec le Housing Loan Relief Scheme, inscrit dans l’Income Tax Act depuis juillet 2023. Pendant deux ans, l’État a accordé Rs 1 000 mensuellement à tout Mauricien ayant contracté un emprunt pour acheter, construire ou agrandir sa maison. Toutefois, cette mesure a aussi été supprimée progressivement.

Dans le même temps, Steven Obeegadoo reconnaît les difficultés auxquelles fait face la classe ouvrière, notamment en matière de logements sociaux. Selon lui, le nombre de logements disponibles reste largement insuffisant. «On n’a pas suffisamment construit pendant les dernières décennies», affirme-t-il, ajoutant que même après la livraison des 8 000 logements sociaux, la demande reste élevée.

Il fait également référence au modèle singapourien, estimant que le marché immobilier mauricien ne génère pas suffisamment de logements à des prix réellement abordables. Pour les jeunes, l’obtention d’une garantie pour un emprunt devient ainsi de plus en plus difficile, ce qui freine considérablement leurs projets immobiliers.

Derrière les indicateurs économiques, de nombreux particuliers se heurtent à de réelles difficultés pour mener à bien leurs projets immobiliers. Gérard Uckoor, fondateur de l’Association des petits contracteurs de l’île Maurice et actif dans le secteur depuis de nombreuses années, confirme que la principale difficulté dans la construction d’une maison reste le financement. «Il faut d’abord disposer d’un terrain, et le prix du foncier est déjà très élevé», dit-il. «Construire à l’étage ou dans la cour familiale permet de réduire certains coûts liés au terrain et aux fondations et travaux préparatoires.» Cette option apparaît ainsi plus accessible pour de nombreux jeunes, confrontés à la hausse des prix et aux contraintes financières.

Stéphane Maurymoothoo, engagé dans la construction du premier étage de sa maison, explique que l’obtention du permis de construire n’a pas été compliquée en soi, mais les démarches auraient pu être bouclées plus rapidement.

Concernant le financement, les procédures bancaires n’ont pas posé de problème majeur au départ. En tant qu’entrepreneur, il disposait des documents requis, mais là aussi, il estime que les délais restent excessivement longs. «J’ai dû attendre plusieurs mois, presque un an, avant d’obtenir mon prêt», reconte-t-il. Entre-temps, le coût de la construction a fortement augmenté. Le montant du prêt avait été accordé sur la base d’un devis initial, mais les prix des matériaux et de la main-d’oeuvre ont grimpé par la suite. Résultat : le financement obtenu ne suffit plus pour couvrir l’ensemble du projet. «Aujourd’hui, je me retrouve à court de moyens pour terminer les travaux», confie-t-il.

Il a été contraint de mettre son projet de construction en pause. «Mon budget est dépassé. J’ai dû puiser dans mes économies. Aujourd’hui, je suis obligé de mettre les travaux en pause et d’attendre de réunir les fonds nécessaires avant de pouvoir les reprendre. Mais entre-temps, les prix risquent d’augmenter davantage», dit-il. Dans le contexte où le coût de la vie ne cesse d’augmenter, il reconnaît qu’il devient de plus en plus difficile d’économiser. «Comment mettre suffisamment d’argent de côté aujourd’hui ?»

«Hors de portée»

Parmi les autres freins évoqués, les taux d’intérêt élevés. Rishi Ramtahal, comptable de 35 ans et père de deux filles en bas âge, en témoigne : «J’ai contracté un prêt immobilier de Rs 6 millions sur 25 ans, avec un taux d’intérêt annuel de 6,30 %. Mon remboursement mensuel s’élève à environ Rs 39 700. Au total, les intérêts payés atteignent près de Rs 5,9 millions, ce qui porte le montant global à rembourser à Rs 11,9 millions.» Une charge financière qui pèse lourdement sur le budget familial. «Entre les mensualités élevées, le coût de la vie qui ne cesse d’augmenter et les dépenses liées aux enfants, le budget devient très serré. Il est presque impossible d’épargner ou de faire face aux imprévus. Avoir sa propre maison, qui était autrefois un objectif accessible, ressemble aujourd’hui à un luxe pour beaucoup de jeunes familles. Sans une baisse des taux d’intérêt et un assouplissement des conditions bancaires, l’accession à la propriété restera hors de portée pour notre génération», déplore-t-il.

Même constat du côté de Nalini Veeraragoo, employée dans le secteur textile. Elle explique que son époux a déjà contracté un prêt bancaire pour l’achat du terrain et la construction de leur maison. Cependant, face à la flambée des prix des matériaux, le couple s’est vu contraint de recourir à un second prêt. «Les prix ont presque doublé. J’ai donc dû prendre un prêt bancaire pour pouvoir terminer la maison. Je n’ai pas un gros salaire, mais dans un couple, chacun doit contribuer. On ne peut pas dépendre uniquement de son partenaire», confie-t-elle.

Elle a ainsi contracté un prêt de Rs 2 millions sur 30 ans, avec un taux d’intérêt annuel de 6,30 %. Son remboursement mensuel s’élève à Rs 12 379, pour un montant total à rembourser de Rs 4,45 millions, dont plus de Rs 2,45 millions en intérêts. Une situation financière devenue extrêmement tendue lorsque les deux conjoints sont endettés. «Il est déjà arrivé qu’au milieu du mois, mon époux n’ait plus que Rs 2 000 sur son compte, et moi à peine Rs 500», raconte-t-elle.

Très émue, Nalini confie son découragement. «La vie n’est pas facile. Nous avons l’impression d’être livrés à nous-mêmes. Il n’y a aucune aide concrète pour les jeunes, aucune mesure pour nous soutenir. C’est décourageant.»

Plus loin un habitant de Port-Louis, employé dans le secteur privé, le principal obstacle n’est pas seulement financier, mais aussi psychologique. «On travaille, on fait tout ce qu’on nous demande contrat stable, économies, discipline et malgré ça, on a l’impression que ce n’est jamais suffisant. À chaque rendez-vous à la banque, il manque toujours quelque chose : un garant, un salaire trop bas, plus d’épargne. C’est épuisant.»

Il explique que ce sentiment d’exclusion crée un profond malaise chez de nombreux jeunes. «On ne parle pas assez de la pression mentale. Autour de moi, beaucoup de jeunes retardent leurs projets de vie : se marier, avoir des enfants, simplement parce qu’ils n’ont pas de toit à eux. On finit par se demander à quoi bon faire des efforts si l’avenir semble bloqué.»

Irfan Kinnoo, 32 ans et père d’un petit garçon, confie avec émotion. «J’ai toujours imaginé avoir une maison à moi, un endroit où mon fils pourrait courir en sécurité et où nous pourrions créer nos souvenirs. Mais plus je regarde les prix, plus je me rends compte que ce rêve devient presque impossible.»

Il raconte la frustration de devoir repousser ses projets malgré un travail stable et des économies. *«On se dit qu’avec un peu de patience, on y arrivera… mais les coûts augmentent plus vite que ce qu’on peut économiser. Chaque fois qu’on pense avancer, quelque chose nous freine. C’est décourageant, et parfois, on a l’impression que ce rêve n’est pas pour nous.

L’alternative maison conteneur

Pour lui, être propriétaire n’est pas seulement une question d’argent. «C’est aussi une sécurité, un futur pour ma famille. Et quand ça semble hors de portée, on se sent vulnérable, comme si le monde avançait pendant que nous, on reste bloqués.»

Selon la législation en vigueur, le montant d’un prêt immobilier ne peut dépasser 40 % de la capacité de remboursement. Une règle qui écarte automatiquement une grande partie de la population : avec un salaire minimum, et même un peu plus, acheter une maison reste inaccessible. Le débat sur l’accès au logement mérite d’être ouvert.

Sharon, jeune femme en couple depuis trois ans, observe un changement générationnel. «Avant, les familles demandaient aux garçons s’ils avaient une maison avant d’autoriser le mariage. Aujourd’hui, tout est devenu trop cher et construire avant le mariage est presque impossible. On le fait généralement cinq ou dix ans après.»

Face à ces défis, certaines alternatives à la construction classique commencent à se développer. Comme les maisons conteneurs, qui attirent par leur coût abordable, la rapidité de leur construction et leur impact limité sur l’environnement. Solides et adaptables, même si elles ne remplacent pas totalement la construction traditionnelle, les maisons conteneurs peuvent durer plus de 50 ans, à condition d’être entretenues régulièrement.

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