Ile Maurice: Accord Inde-UE – Un réalignement stratégique aux lourdes implications pour la pays

La conclusion, le 27 janvier, d’un accord de libre-échange (ALE) entre l’Inde et l’Union européenne (UE) constitue l’un des événements commerciaux les plus structurants de la décennie. Elle scelle le rapprochement économique entre deux pôles majeurs de l’économie mondiale, représentant ensemble près de deux milliards d’habitants, plus de 25% du PIB mondial et des échanges bilatéraux qui dépassent déjà USD 136 milliards par an.

Si cet accord est présenté comme un moteur de croissance et de diversification stratégique pour New Delhi comme pour Bruxelles, il soulève des enjeux majeurs pour des économies intermédiaires comme Maurice, qui entretient des relations économiques privilégiées à la fois avec l’Inde et l’UE. Pour le pays, la question n’est pas théorique : elle touche directement ses exportations, sa compétitivité et son positionnement dans les chaînes de valeur internationales.

Les négociations entre l’Inde et l’UE ne sont pas nouvelles. Lancées en 2007, interrompues en 2013, puis relancées en 2022, elles ont longtemps buté sur des divergences concernant l’agriculture, l’automobile, la propriété intellectuelle ou encore les normes environnementales. Leur conclusion rapide ces derniers mois s’explique en grande partie par le contexte international.


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D’un côté, l’Union européenne cherche à diversifier ses partenariats économiques, dans un environnement marqué par l’incertitude de la relation transatlantique et la montée des politiques protectionnistes. De l’autre, l’Inde a été directement affectée par l’imposition de droits de douane américains de 25 % sur certains produits, poussant New Delhi à sécuriser un accès préférentiel au marché européen.

L’ALE Inde-UE s’inscrit ainsi dans une logique de recomposition des alliances commerciales, où les considérations économiques priment de plus en plus sur les affinités historiques.

Une libéralisation massive des échanges

Sur le plan commercial, l’accord prévoit une réduction ou une élimination progressive des droits de douane sur plus de 90 % des échanges bilatéraux. L’UE bénéficiera d’un accès élargi au marché indien dans des secteurs tels que l’automobile, les biens industriels, les produits pharmaceutiques, les vins et spiritueux ou encore les services financiers et maritimes. Les exportateurs européens pourraient économiser jusqu’à 4 milliards d’euros par an en droits de douane.

Pour l’Inde, l’enjeu est encore plus stratégique. Selon une analyse de CareEdge Ratings, agence de notation indienne, 90 % des exportations indiennes vers l’UE en valeur bénéficieront d’un accès immédiat en franchise de droits, notamment dans les secteurs à forte intensité de main-d’oeuvre : textile, habillement, cuir, chaussures, bijouterie, produits marins, thé, café et épices.

«Cet accord offre à l’Inde une opportunité unique de renforcer sa présence sur le marché européen et d’intégrer plus profondément les chaînes de valeur mondiales», souligne Rajani Sinha, Chief Economist de CareEdge Ratings, qui estime que certains secteurs pourraient enregistrer une hausse substantielle de leurs exportations à moyen terme.

Pour Maurice, l’accord Inde-UE constitue un choc externe potentiel, dans la mesure où l’Inde et l’UE figurent parmi ses principaux partenaires commerciaux historiques. Depuis l’Indépendance, ces deux économies ont accompagné le développement du pays, tant à travers les échanges commerciaux que l’investissement, la coopération technique et les accords préférentiels.

L’UE reste l’un des premiers marchés d’exportation de Maurice, notamment pour les produits manufacturés. Le secteur textile, pilier historique de l’économie mauricienne, en est l’illustration la plus frappante. Près de 25 % des exportations textiles/ habillement sont destinées au marché européen, pour une valeur dépassant Rs 20 milliards. La France, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie, l’Irlande et l’Allemagne figurent parmi les principaux débouchés.

Or, l’entrée en vigueur de l’accord Inde-UE risque de modifier profondément l’équilibre concurrentiel sur ce marché.

Le textile mauricien face à la montée en puissance de l’Inde

L’Inde est déjà un acteur majeur du textile mondial. Elle détient environ 5,8 % du marché européen de l’habillement, une part qui pourrait grimper à 8 ou 9 % à moyen terme grâce à l’accès en franchise de droits. Selon Care Edge Ratings, l’accord pourrait générer 4 à 4,5 milliards de dollars supplémentaires d’exportations textiles indiennes par an vers l’UE.

Face à un tel potentiel, le textile mauricien se retrouve exposé à une concurrence redoutable. Les coûts de production indiens, combinés à des économies d’échelle considérables, permettent aux exportateurs indiens de proposer des prix difficilement soutenables pour les industriels mauriciens. Le risque est clair : une érosion rapide des parts de marché mauriciennes, voire un recul significatif des exportations vers l’Europe.

Cette vulnérabilité est d’autant plus préoccupante que le marché américain, autre pilier des exportations textiles mauriciennes, demeure incertain dans le contexte du renouvellement de l’AGOA et du durcissement de la politique commerciale américaine.

Le textile n’est pas le seul secteur concerné. L’accord Inde-UE pourrait également affecter les produits en cuir et chaussures, la bijouterie, certains produits agroalimentaires transformés et les produits marins. Dans chacun de ces segments, l’Inde dispose d’une base industrielle plus vaste et pourrait rapidement accroître sa présence sur le marché européen, au détriment de fournisseurs plus petits comme Maurice.

Cette nouvelle donne relance inévitablement le débat sur la pertinence du Comprehensive Economic Cooperation and Partnership Agreement (CECPA) entre l’Inde et Maurice, entré en vigueur en 2021. Cet accord devait offrir à Maurice un accès préférentiel au marché indien pour une liste de produits, dont l’alcool, les sucres spéciaux, le thon et le prêt-à-porter.

Quatre ans plus tard, les résultats restent mitigés. Alors que l’Inde s’apprête à ouvrir largement son marché à l’UE, la question se pose : quelle place réelle Maurice occupe-t-elle dans la stratégie commerciale indienne ? Une mission d’experts indiens est attendue pour évaluer l’impact du CECPA, mais l’asymétrie des rapports de force est évidente.

L’accord Inde-UE illustre une réalité brutale : dans le commerce international contemporain, les grandes économies négocient d’égal à égal, les petites doivent s’adapter rapidement. Pour Maurice, l’enjeu est désormais stratégique.

Cela passe par une diversification accélérée des marchés, une montée en gamme de l’offre exportable, mais aussi par un renforcement de l’intelligence économique et de la diplomatie commerciale. Comme le soulignent plusieurs experts, le pays doit se doter de Trade Advisors aguerris, capables de négocier, d’anticiper les mutations géopolitiques et de défendre efficacement les intérêts mauriciens dans les capitales clés.

Faute de quoi, l’accord Inde-UE pourrait se transformer, pour Maurice, en un choc de compétitivité durable, révélateur des limites de son modèle d’exportation actuel.

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