«Famille, je vous hais», une version ghanéenne signée Peace Adzo Medie

Fleurs de nuit est le second roman de la romancière féministe ghanéenne Peace Adzo Medie. Conteuse hors pair, l’auteure livre dans ces pages, à travers un dispositif narratif efficace, une passionnante exploration de la mémoire et une quête de dignité, sur fond de secrets familiaux et de prédations sexuelles.

Connaissez-vous la légende de Philomèle et de Procné ? C’est une histoire de fuite et de libération, qui a été racontée par le poète romain Ovide dans son épopée Les Métamorphoses. Dans la mythologie grecque, Philomèle et Procné étaient deux sœurs, filles du roi d’Athènes. Mariée à Térée, roi de Thrace, Procné s’ennuyait de sa sœur qu’elle n’avait pas vue depuis longtemps. Elle enjoignit alors son mari pour aller la chercher. Térée accepte, mais sur le chemin de retour au royaume, séduit par la beauté de sa belle-sœur, il la viole, avant de lui couples la langue pour l’empêcher de parler.

Procné finira toutefois par apprendre ce qui s’est passé grâce à une toile que sa sœur lui fait parvenir, tissant sur la toile le calvaire qu’elle vient de subir. Pour se venger, Procné découpe alors en morceaux son fils et donne à manger au roi ses membres cuisinés. Quand Térée comprend qu’il vient de consommer la chair de son fils bien-aimé, il est fou de rage. Il poursuit les deux sœurs à travers le palais, mais celles-ci parviendront à s’envoler par la fenêtre, Philomèle métamorphosée en rossignol et Procné en hirondelle…

Quelque chose de cette légende antique, aux accents féministes, résonne dans le beau et poignant roman Fleurs de nuit, le nouvel opus de la Ghanéenne Peace Adzo Medie. Dans ce récit contemporain, paru récemment en traduction française, il est aussi question de deux sœurs. En réalité, il s’agit de deux cousines très proches que rien ne semble pouvoir séparer, jusqu’au jour où la société patriarcale et ses lois viennent abattre leur complicité à coups de bottes et finissent par les séparer. Réussiront-elles à se retrouver ?

Une histoire à la Cendrillon

« Mes romans sont résolument féministes », aime à répéter Peace Adzo Medie. La romancière s’est fait connaître en publiant en 2017 Sa seule épouse, un premier roman captivant qui transforme une histoire de Cendrillon en conte féministe.

Originaire du Liberia, Medie a grandi au Ghana. L’écrivaine a raconté qu’elle s’est initiée à la littérature dès l’adolescence, en découvrant les Ghanéennes Buchi Emecheta, Ama Ata Aidoo ou encore la Sénégalaise Mariama Bâ, qui ont été les premières écrivaines ouest-africaines à donner la parole aux femmes dans leur fiction. Marchant dans les pas de ces aînées, Peace Adzo Medie a fait, elle aussi, de la condition féminine la thématique centrale de son œuvre balbutiante.  

C’est une œuvre qui est aussi politique parce que parallèlement à ses activités littéraires, la romancière mène une carrière de chercheur et d’universitaire. Politologue de formation, elle est maîtresse de conférences en genre et en politique internationale à l’université de Bristol, en Angleterre où elle vit depuis 2019. Dans le cadre de ses recherches, elle a interviewé des militantes de la cause féministe et plusieurs centaines de femmes, victimes de violences conjugales.

« Au Liberia et en Côte d’Ivoire, j’ai interviewé, se souvient-elle, des survivantes des graves abus sexistes et violences basées sur le genre. J’étais frappée de constater que ce sont souvent les pressions familiales qui obligent les victimes à ne pas dénoncer leurs bourreaux aux autorités. C’est ce constat qui m’a inspiré à écrire Fleurs de nuit ».

Inséparables et complices

Couverture du livre «Fleurs de Nuit».
Couverture du livre «Fleurs de Nuit». © Editions de l’Aube

En effet, la famille, les pressions que la famille exerce sur les individus ainsi que leurs conséquences dramatiques sur le devenir de ces individus, sont au cœur du récit que donne à lire Peace Adzo Medie dans son nouvel opus.

Campé au milieu des années 1980, l’action de ce roman se déroule en partie au Ghana et en partie aux États-Unis. Fleurs de nuit raconte l’histoire de deux cousines inséparables et complices, vivant à Ho, une petite ville dans le sud-est du Ghana. Nées le même jour, Akorfa et Selasi ont grandi ensemble, partageant comme deux sœurs jumelles les mêmes jeux, les mêmes colères, les mêmes émissions pour enfants, jusqu’au jour où tout bascule lorsque meurt la maman de Selasi, en donnant naissance à son fils. Selasi est alors envoyée chez sa grand-mère, tandis que sa cousine et sa famille quittent Ho, pour aller s’installer dans la capitale, Accra.

Les cousines sont réunies lorsque, poussée par la famille élargie de son mari, la mère d’Akorfa doit recueillir Selasi chez elle à Accra, mais le cœur n’y est plus. Les fillettes ont, elles aussi, du mal à recouvrer leurs complicités d’antan, les ressentiments liés aux tensions familiales venant envenimer leurs relations entre elles. Bientôt leurs chemins de vie vont diverger, avec Akorfa partant pour les États-Unis pour y poursuivre son rêve de devenir médecin. Quant à Selasi dont le père n’a guère les moyens pour financer les études à l’étranger de sa fille, elle doit trouver toute seule sa voie dans un Ghana où le sous-développement conditionne la réalisation des rêves de la jeunesse née dans un univers sans privilèges et sans argent.

Dans la dernière partie du roman, on retrouve les deux cousines, une nouvelle fois réunies, à la faveur d’une crise familiale, presque quarante ans après leurs premières rencontres à Ho, leur paradis d’enfance. Devenues adultes depuis, mères à leur tour, elles tenteront de comprendre le sens de leur séparation et leur déchirement, en déroulant l’écheveau de ressentiments et de souvenirs doux-amers, comme dans une pièce tchékhovienne. Avec pour point nodal la frustration de n’avoir pas su, l’une comme l’autre, dénoncer sous pression familiale la prédation sexuelle dont elles furent victimes dans leur jeunesse et dont elles portent toutes les deux à tout jamais la marque d’infamie.

Partielles et complémentaires

Récit sombre du devenir au féminin, Fleurs de nuit est aussi, selon les mots de son auteure, « une méditation sur l’amitié, sur la vérité et sur la mémoire ». Ce travail d’exploration qui fonde la narration ici est suggéré par le récit partagé entre les deux protagonistes et un narrateur omniscient dans les dernières pages. Les trois voix se veulent partielles et complémentaires. Elles dessinent les failles et les ténèbres des consciences qui tentent de se libérer de la prison des mensonges familiaux, tout comme réussissent à le faire Philomèle et Procné dans la mythologie grecque citée au début de cet essai.

Être libre pour être maîtresses de son destin, tel est peut-être aussi le sens des parcours mis en scène dans ce roman. Résilients et forts de leurs ressources intérieures, ces parcours s’accomplissent en prenant à bras le corps les traumatismes et les défis de la société patriarcale au sein de laquelle ils évoluent. Pour être personnages fictionnels, les protagonistes de Peace Adzo Medie ils n’en illustrent pas moins les dynamiques sociétales et intellectuelles à l’œuvre dans les sociétés africaines aujourd’hui, en pleine transformation.


Fleurs de nuit, par Peace Adzo Medie. Traduit de l’anglais par Benoîte Dauvergne. Editions de l’Aube. 436 pages, 22 euros.

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