Congo-Kinshasa: Le casse-tête de la vaccination des enfants dans les zones en conflit

Bukavu — Face à la flambée de rougeole qui affecte les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu dans l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), les professionnels de la santé de la région préconisent l’organisation de campagnes de rattrapage en faveur des enfants qui ont raté leurs vaccins contre la rougeole.
En effet, observe Jean-Gilbert Ndong, coordinateur médical chez Médecins Sans Frontières (MSF), la guerre contre le M23 qui secoue cette région engendre le déplacement des populations, la fermeture de plusieurs structures sanitaires, ainsi que la fermeture de l’aéroport de Goma qui freine l’envoi des intrants pour la vaccination.
Ainsi, « les enfants n’ont pas été suffisamment vaccinés », corrobore l’épidémiologiste Justin Bengehya, chef du bureau de l’information sanitaire à la Division provinciale de la santé du Sud-Kivu, dans un entretien avec SciDev.Net.
« Avoir un taux de couverture vaccinale de moins de 100% expliquerait qu’il y ait beaucoup d’enfants malades, car, ils n’ont pas été vaccinés »Joseph Matundanya, PEV, Sud-Kivu
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« Au neuvième mois de la naissance, explique-t-il, l’enfant doit recevoir sa première dose de vaccin contre la rougeole, et au quinzième mois de la naissance, il doit recevoir la deuxième qui est la dernière dose pour une immunité complète. Malheureusement, nous avons remarqué que les mamans ne sont pas venues au quinzième mois, à cause des déplacements de la population ».
Pour ne rien arranger, « les restrictions imposées aux opérations humanitaires aux aéroports de Bukavu et Goma obligent les convois en provenance de Kinshasa vers certaines régions de l’est du pays à emprunter des itinéraires plus longs et plus coûteux ; ce qui retarde les livraisons et met à rude épreuve des ressources déjà limitées », renchérit Jean-Gilbert Ndong.
La conséquence de cette situation est que pour l’année 2025, MSF a recensé en tout plus de 82 869 cas suspects de rougeole et 1 175 décès dans l’ensemble du pays.
Pour ce qui est de la province du Sud-Kivu en particulier, Justin Bengehya fait savoir que dans la septième semaine épidémiologique allant du 9 au 15 février 2026, la province a recensé 600 cas de rougeole pour quatre décès ; ce qui fait au total 3 060 cas et 14 décès depuis le début de l’année en cours.
Complications
Pour Jean-Gilbert Ndong, « le nombre élevé de cas de décès s’explique par le fait que la rougeole, si elle n’est pas diagnostiquée et traitée à temps, va conduire à des complications telles que la pneumonie ou l’inflammation du cerveau qui sont mortelles chez des patients ayant une immunité affaiblie ».
Pour sa part, Justin Bengehya estime que l’accès difficile des professionnels de la santé aux différentes zones de santé et l’insuffisance des intrants pour la prise en charge, sont aussi parmi les facteurs qui font à ce que le nombre de décès soit élevé.
« C’est beaucoup plus dans des zones de santé d’accès difficile comme Kitutu, Mulungu et Minova que les cas de décès ont été enregistrés. On n’a pas été proactifs pour positionner les kits de prise en charge afin que les professionnels de la santé prennent leurs responsabilités à temps », regrette-t-il.
A en croire Joseph Matundanya, responsable du Programme élargi de vaccination (PEV) au Sud-Kivu, la couverture vaccinale des enfants de la province contre la rougeole, qui s’attaque majoritairement aux enfants de 6 à 59 mois, était de 80% pour l’année 2025.
« C’est une couverture faible. Avec la situation démographique de notre province qui est sous-estimée, avoir un taux de couverture de moins de 100% expliquerait qu’il y ait beaucoup d’enfants malades; car, ils n’ont pas été vaccinés », confie-t-il à SciDev.Net.
Cet expert incrimine aussi la malnutrition dans la situation actuelle. « Les enfants mal nourris sont plus exposés à faire la rougeole », dit-il. Un avis que partage Luc Nkolamulume Bazibuhe, chercheur en santé publique et médecin au centre hospitalier Malkia wa Amani de Bukavu.
« La guerre cause l’insécurité alimentaire chez les enfants. Or, la malnutrition affaiblit davantage le système immunitaire des enfants. La guerre vient aussi perturber le système de santé, car les professionnels de la santé, par crainte, fuient ; les structures sanitaires sont pillées et les enfants se retrouvent abandonnés à leur triste sort ; et c’est à ce niveau que l’on enregistre des décès », dit-il.
Rendre disponibles les services de vaccination
Pour stopper l’actuelle épidémie et ses ravages, tous ces experts estiment qu’il faut trouver les moyens de rendre accessibles et disponibles les services de vaccination aux populations en tenant compte du contexte dans lequel ces dernières vivent, notamment l’insécurité pour celles du Nord et du Sud-Kivu.
Ils prônent aussi un renforcement de l’acceptabilité de la vaccination au sein des populations ainsi qu’une consolidation du système de santé pour améliorer la détection et la prise en charge des cas de rougeole, de malnutrition et de paludisme qui affectent les enfants.
SciDev.Net a appris de Justin Bengehya que la division provinciale de la santé du Sud-Kivu a d’ores et déjà reçu du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) un lot de médicaments qui a permis d’approvisionner 11 zones de santé sur les 34 que compte la province.
Seulement, « il y a encore un problème d’accessibilité pour faire arriver des médicaments dans les zones de santé d’accès difficile. Mais on est en train de réfléchir sur comment faire parvenir les quelques kits qui nous restent dans ces zones de santé afin de faciliter la prise en charge des cas », déplore le chef du bureau de l’information sanitaire à la Division provinciale de la santé du Sud-Kivu.
Ce dernier indique au passage que pour renforcer l’immunité des enfants, une riposte vaccinale contre la rougeole est prévue dès ce mois de mars dans les sept zones de santé les plus touchées, précisant que ce sera l’occasion d’introduire un nouveau vaccin qui va protéger l’enfant à la fois contre la rougeole et la rubéole.


