Boualem Sansal quitte Gallimard pour les éditions Grasset, récit d'un transfert polémique

Quatre mois après avoir été gracié et libéré de sa prison algérienne, l’écrivain franco-algérien fait de nouveau la Une de l’actualité littéraire française, cette fois en raison de sa décision de quitter son éditeur historique, Gallimard, pour rejoindre Grasset, qui appartient au milliardaire conservateur Vincent Bolloré. Un choix qui suscite émois et interrogations et derrière lequel se cachent des enjeux financiers et politiques. Récit.
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Le monde de l’édition parisienne est en ébullition depuis l’annonce, la semaine dernière, du départ du romancier Boualem Sansal des éditions Gallimard pour rejoindre la maison Grasset, détenue par le milliardaire conservateur Vincent Bolloré. Pour répondre aux interrogations que ce divorce brutal suscite, l’écrivain vient de publier une tribune dans le journal Le Monde du 17 mars expliquant sa démarche.
« Pendant vingt-sept ans, écrit Boualem Sansal, j’ai entretenu avec Gallimard une relation d’amitié et de confiance sans nuage. […] La divergence qui explique aujourd’hui mon départ est née pendant ma détention en Algérie. Entre Gallimard et moi s’est interposée cette épreuve. […] Antoine Gallimard a privilégié, pour me défendre, une démarche diplomatique que je comprends et respecte. Mais elle ne correspond pas à la ligne de résistance que j’ai fermement assumée face au régime violent et cruel d’Abdelmadjid Tebboune. […] Le résultat de cette séquence est profondément insatisfaisant. »
Explication de texte
Naturalisé français en 2024, Boualem Sansal a longtemps partagé sa vie entre l’Algérie et la France. Mais lors de son dernier voyage dans son pays d’origine effectué en novembre 2024, il est arrêté à sa descente d’avion et condamné à cinq ans d’emprisonnement pour avoir contesté le tracé des frontières algériennes avec le Maroc dans une interview qu’il avait accordée à une revue d’extrême droite dans l’Hexagone.
Dans sa tribune, l’écrivain revient sur les circonstances de son incarcération et sur les conséquences qu’elle a eues sur sa vie professionnelle – un événement qui a aussi donné lieu, on s’en souvient, à un sérieux refroidissement des relations diplomatiques entre Paris et Alger. Il a fallu l’intervention du président allemand pour que la situation se débloque et que l’intéressé puisse bénéficier de la grâce présidentielle pour recouvrer sa liberté au bout de huit mois d’emprisonnement.
Boualem Sansal affirme, toujours dans sa tribune, qu’il est « insatisfait » de cet arrangement qui ne vaut pas acquittement et qui le prive, par conséquent, de sa nationalité algérienne. Il accuse surtout son éditeur de ne pas avoir relayé « sa ligne de résistance » auprès des autorités françaises qui ont négocié avec Alger pour le faire libérer, alors qu’il aurait souhaité aller jusqu’au bout de sa logique, soutient-il, « quitte à rester en prison ».
C’est cette « divergence » qui le pousse aujourd’hui, déclare-t-il, à quitter Gallimard pour rejoindre Grasset qui publiera son prochain livre racontant son incarcération. Ce livre, explique-t-il, « est un livre de combat. Il assume clairement la ligne de résistance que j’ai choisie face au pouvoir d’Alger. Publier un tel texte dans une maison qui, durant ma détention, a privilégié une démarche différente aurait introduit une ambiguïté. J’ai donc estimé plus juste et plus honnête de le publier dans une maison qui partage cette ligne de combat… »
L’éditeur historique lâché

Si les transferts sont monnaie courante dans le milieu éditorial, le cas de Boualem Sansal suscite émoi et interrogations en raison de ses implications morales que les éclaircissements apportés par l’intéressé n’ont pas réussi à faire oublier. Beaucoup se demandent en effet comment l’écrivain a pu couper aussi brutalement sa relation avec Gallimard après ce que la maison d’édition a fait pour lui et alors que toute sa carrière littéraire est étroitement liée à elle.
Ce dernier avait 40 ans passés quand il a débarqué en littérature, dans les années 1990, repéré par les éditions Gallimard à qui il avait envoyé le manuscrit de son premier roman, Le Serment des barbares. Un livre qui sort en 1999 et permet d’établir sa réputation. Ingénieur de formation, docteur en économie, il était jusqu’alors haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie.
Depuis, son éditeur historique l’a accompagné pendant plus d’un quart de siècle, facilitant la réception de son œuvre riche et exigeante aujourd’hui composée d’une dizaine de romans, mais aussi d’essais dans laquelle l’écrivain a notamment su mettre le doigt sur la dimension tragique de l’Algérie postcoloniale.
Plus récemment, lors de son incarcération en Algérie il y a deux ans, le PDG des éditions Gallimard, Antoine Gallimard, avait aussi personnellement suivi son dossier. L’éditeur a ainsi remué ciel et terre pour faire libérer l’écrivain, comme il l’a lui-même déclaré à la presse : « Nous nous sommes battus pour qu’il puisse sortir de prison. J’ai été en relation avec deux avocats, l’ambassadeur de France à Alger. Nous avons créé une association de soutien et j’ai veillé à ce que sa pièce de théâtre Le Village de l’Allemand soit jouée à Paris. »
Selon différentes sources, les relations entre les deux hommes se sont gâtées lorsque, à son retour d’Algérie, Boualem Sansal a réclamé à son éditeur un à-valoir plus conséquent que d’habitude pour son nouveau livre consacré à son épreuve algérienne. Et c’est à ce moment-là que l’écrivain aurait pris la décision de passer à la concurrence…
Trahison
La suite est une banale histoire de débauchage et de manipulation. Tenu secret pendant plusieurs mois, le transfert en cours de l’écrivain a été ébruité par la presse, avant d’être confirmé par le PDG de Hachette Livre, géant de l’édition française et propriété de Vincent Bolloré, dont Grasset est une filiale.
Selon l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné, c’est l’ancien président Nicolas Sarkozy, réputé proche de Vincent Bolloré et que Sansal a rencontré en décembre dernier, qui aurait chuchoté à l’oreille de l’intéressé qu’il aurait tout à gagner à rejoindre l’écurie du milliardaire breton. Et de fait, l’à-valoir que celle-ci lui a fait miroiter a été autrement plus important que ce que lui aurait proposé son éditeur historique.
Littérature et argent, c’est une histoire vieille comme la littérature !



