Au Maroc, une polémique sur les transports funéraires illustre le débat sur la sécularisation de la société

En février, une réforme du transport funéraire a agité le Maroc. Les ministères de la Santé et de l’Intérieur ont, dans un premier temps, décidé de la suppression des inscriptions religieuses sur les fourgons mortuaires. La chahada, la profession de foi islamique, mais aussi les versets coraniques, devaient être remplacés par un visuel unifié : deux bandes vertes latérales et la mention « transport de corps ». La mesure a provoqué un tel tollé que les autorités ont dû faire marche arrière.
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Avec notre correspondant à Casablanca, Matthias Raynal
Dans les rues de Casablanca, beaucoup pensent comme Brahim, un commerçant de 46 ans. Selon lui, le transport funéraire doit arborer des références à l’islam : « Mais bien sûr qu’il faut les garder ! Nous sommes dans un pays musulman ! »
La réforme a déclenché une vive controverse au Maroc entre les partisans d’une neutralité de l’État et ceux qui voient en elle une menace pour l’identité du pays. « Sur les réseaux sociaux, dans les commentaires, des gens disent que certains veulent que le pays passe de musulman à laïc », souligne Brahim.
« Trouver la solution adéquate »
La vérité est bien différente, souligne Mohamed Rami, directeur général de la Compagnie générale marocaine des pompes funèbres : « Nous effectuons les transports des musulmans et non-musulmans. C’est notre spécialité. » Mohamed Rami a assisté de l’intérieur à la mise en place de la réforme. Il n’a jamais été question de laïcité. Les autorités ont voulu, dit-il, optimiser les moyens, pour résoudre une problématique très concrète posée par le transport des morts non-musulmans : « Soit le chauffeur du fourgon se dit qu’il ne va pas prendre le défunt dans un fourgon musulman. Soit c’est la famille qui refuse. Alors que lorsqu’il y a un décès sur la voie publique, il faut rapidement transporter la personne. On ne peut pas attendre. Et c’est ça le but du ministère de l’Intérieur : trouver la solution adéquate. » À des années-lumière donc de la polémique qui a agité les réseaux sociaux.
Cette passe d’armes entre défenseurs d’une identité islamique et partisans d’une certaine neutralité de l’État n’est qu’un épisode de plus dans ce débat qui agite régulièrement la société marocaine. Derrière ces échanges, parfois musclés, il y a une réalité : le royaume est engagé dans un processus de sécularisation, où la religion est de plus en plus perçue comme un élément de la sphère privée.
« Reposer la question de la présence du religieux dans l’espace public »
Mohammed Ababou, spécialiste en sociologie des religions, qui vient de publier aux éditions de La Croisée des chemins l’ouvrage Islam et générations au Maroc, souligne : « Cette polémique est peut-être une façon de reposer la question de la présence du religieux dans l’espace public. Une polémique qui montre que, finalement, au Maroc, la présence du religieux est manifeste. Le phénomène religieux est présent, comme une chose anodine. Il est vécu dans l’espace public comme une convention sociale bien plus que religieuse. »
Il conclut : « Parfois, je pense qu’il est aussi important de voir comment on peut faire avancer la question de la sécularisation plus que de la laïcité. Disons qu’il est plus question pour la société marocaine de pluralisme, qu’il soit culturel ou religieux. Cette pluralité est très intéressante, même au niveau culturel aussi. C’est intéressant parce que on a la culture amazighe, on a la culture juive, au Maroc. »
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