Au Cameroun, la filière or nécessite un «audit institutionnel complet», selon Serge Alain Godong

Où part l’or produit au Cameroun ? La question préoccupe de nombreux observateurs depuis le 10 décembre 2025 et la présentation du rapport du Comité ITIE Cameroun sur le secteur extractif en 2023. Si le document couvre plusieurs secteurs – pétrole, gaz et minerais – ce sont surtout les chiffres relatifs à la production et aux exportations d’or qui suscitent des interrogations. Entretien avec Serge Alain Godong, économiste et ancien directeur de la communication du ministère des Mines, de l’Eau et de l’Énergie.

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En 2023, Yaoundé déclare 22,3 kg exportés, quand les importateurs – principalement les Émirats arabes unis – affirment avoir acheté 15,2 tonnes d’or d’origine camerounaise, soit près de 600 fois plus.

Plus de deux semaines après la parution du rapport de l’ITIE Cameroun, une référence internationale en matière de transparence et de redevabilité dans la gestion des ressources naturelles, le ministère en charge du secteur et la Sonamines (société d’État) ont réagi, sans toutefois endosser la responsabilité de l’écart entre les chiffres. Serge Alain Godong, économiste et ancien directeur de la communication du ministère des Mines, de l’Eau et de l’Énergie, enseigne aujourd’hui dans le système universitaire camerounais.

RFI : Avez-vous été surpris par ce décalage que l’on constate entre les chiffres diffusés par le Cameroun et ceux communiqués par les Émirats arabes unis?

Serge Alain Godong : C’est extrêmement étonnant qu’il y ait ce relatif bruit médiatique autour de la publication dissonante des chiffres d’export au niveau du Cameroun et d’import au niveau de quelques pays étrangers. Tout le monde sait que la situation a toujours été ainsi. Nous sommes en présence de plusieurs décennies de désordre et de fonctionnement mafieux, parfaitement tolérés. Cet écart entre les chiffres n’est même qu’une petite partie de la réalité. Si on répertoriait l’ensemble des pays du monde vers lesquels sont exportées les richesses minières du Cameroun, on aurait des chiffres encore plus aberrants, encore plus astronomiques. Et comme à chaque fois, il faut que le signalement soit fait par un acteur étranger, là en l’occurrence, dans le cadre de l’ITIE, pour que cela suscite un peu de gêne localement. Mais c’est une gêne qui va rapidement retomber et ce sera à nouveau « business as usual ».

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Vous décrivez le secteur aurifère au Cameroun comme une « zone grise ».

Oui, car historiquement le choix des autorités publiques camerounaises a été d’établir des normes de type international sur la « mine liquide », c’est-à-dire le pétrole et le gaz, mais de laisser une forme d’anarchie ou plutôt d’artisanat prendre corps sur la partie « mine solide ». Les évaluations de la quantité et de la nature des richesses disponibles dans les sous-sols camerounais n’ont jamais été faites de manière très fiable. Le raisonnement était que les populations environnantes avaient une sorte de droit de préemption sur ces richesses-là. Il y a aussi, dans la mémoire du Cameroun autour de ces sites-là, une mémoire du déclassement. Ce sont des zones, principalement dans la région de l’Est, difficiles d’accès et peu peuplées, où l’information est peu fiable. L’État a laissé s’installer une politique de la débrouille et toute une série d’acteurs profitent de ce flou.

… et n’ont pas intérêt à voir la filière être structurée ?

Il n’y a pas une autorité, une ligne de réflexion, une vision politique, une vision macroéconomique générale d’organisation du territoire autour de ces zones d’activité et autour des types de produits, des types de chaînes logistiques, des types de chaînes de valeurs que l’on peut extraire… Il n’y a pas une réflexion de cette nature. Pour cela, il faut que vous ayez ce qu’on appelle en économie un « acteur impartial », qui peut donc se tenir à distance de l’ensemble des acteurs et qui peut donc établir les règles d’intérêt général, les règles de droits. Aujourd’hui, le curseur est situé sur les personnes qui ont fait leur fortune personnelle sur le dos de l’extraction minière. Ce curseur, il faut le déplacer vers l’intérêt général pour que cette richesse tirée des ressources minérales profite à l’ensemble de la communauté.

Et vous n’y croyez pas à ce stade ?

Je constate que le Cameroun n’a jamais effectué des études sérieuses qui permettent d’établir la quantité des réserves. Qu’il s’agisse de l’or, des diamants, ou des autres ressources minérales solides sur son territoire. Personne n’a jamais établi la compatibilité entre cette richesse-là et les autres richesses qui sont sur le territoire. Souvent, il y a de l’or dans des zones forestières, donc il faut établir une priorisation entre ce que l’on veut exploiter : la forêt ou le sous-sol. Actuellement, le sous-sol a le primat. Il fait l’objet d’une exploitation absolument sauvage qui détruit d’autres richesses : forestières, agricoles, fluviales…

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Le ministre en charge du secteur minier et le directeur général de la Sonamines ont appelé à la fermeture immédiate des sites illégaux. Est-ce le bon diagnostic ?

Cela ne peut pas être le bon diagnostic. Les acteurs sont peut-être sincères, mais il n’y a pas de vision d’ensemble. Le savoir n’est pas partagé. Il faut un audit de la filière. Un audit institutionnel. Sinon, tout ce dont on parle aujourd’hui, c’est du bruit, une perte de temps.

Ce qu’il faudrait faire pour les prochaines années et le plus urgemment possible, c’est un audit institutionnel : la cartographie de l’ensemble du secteur. On isole les acteurs tels qu’ils sont positionnés pour le moment et selon les rôles qu’ils ont sur cette industrie, sur cette activité-là et on établit la chaîne d’interaction qu’il y a entre ces acteurs. Autrement dit, qui fait quoi, où sont les lacunes, etc.  On peut aussi faire de la comparaison, ce qu’on appelle du « benchmarking », par rapport à d’autres pays dans le monde, pour voir s’il y a des pays qui ont un artisanat extrêmement robuste. Vous avez le Brésil, l’Afrique du Sud… C’est important d’aller dans ces pays-là, pour voir comment leurs secteurs ont été structurés.

Qui devrait initier cet audit de la « filière or » selon vous ?

C’est forcément le président de la République, parce qu’il s’agit d’une question de gestion du territoire, de gestion de la richesse du sous-sol. Et par définition, dans la loi du Cameroun, la richesse du sous-sol revient à l’autorité de l’État et donc à l’autorité du président de la République. Tout arbitrage à niveau inférieur serait un arbitrage dysfonctionnel. Il faut que le président de la République en personne fasse de la question minière une priorité politique, qu’il identifie des critères de gains économiques qui sont absolument importants pour l’avenir du pays.

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