Afrique-Occident: au carrefour des fantasmes avec Jean-Loup Amselle

Ethnologue et anthropologue de formation, Jean-Loup Amselle livre avec son nouvel opus, L’Afrique des fantasmes, paru cet automne, un essai sur la condition de l’Africain et de l’Occidental pris dans leurs fantasmes réciproques. S’appuyant sur l’histoire, la politique, mais aussi l’actualité, l’auteur propose de déconstruire cet imaginaire postcolonial de l’Autre où s’entrecroisent fantasmes sexuels et représentations se nourrissant de relations et de contacts très anciens.
Difficile de définir L’Afrique des fantasmes, le nouveau titre sous la plume de l’Africaniste Jean-Loup Amselle. Auteur prolixe et éclectique avec une quinzaine de livres à son actif, ce grand monsieur de l’école de l’anthropologie française nous a habitués à traverser des frontières : géographiques, mentales, taxinomiques et autres, ses écrits glissant imperceptiblement de la théorie à l’épaisseur du vécu, de l’histoire à l’analyse, de la réflexion aux faits biographiques et politiques.
Paru aux éditions Mimésis, la dernière publication d’Amselle ne déroge guère à la règle. On y parle de la circulation des fantasmes entre l’Europe et l’Afrique, des combats des pères fondateurs de la discipline contre l’ethnologie coloniale, la tentation culturaliste des penseurs postcoloniaux, la restitution des artefacts dont l’Afrique a été dépossédée par l’occident et d’autres sujets encore. Cela donne un livre hybride, dynamique, qui ouvre de multiples pistes de réflexion dans l’histoire des idées et des disciplines.
Lévi-Strauss et Balandier
Ethnologue de formation, Jean-Loup Amselle a été directeur d’études africaines à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris, institution au sein de laquelle il a longtemps exercé comme professeur et dirigé le prestigieux Cahier d’études africaines. Proche de la pensée de Lévi-Strauss et de Balandier, les fondateurs de l’ethnologie comme discipline universitaire, Amselle a lui aussi contribué à refonder profondément l’anthropologie française, notamment son volet africaniste, grâce à son approche historiciste de son terrain de prédilection.
On lui doit le néologisme « branchement » en remplacement du concept de métissage devenu problématique puisqu’il implique deux composantes pures à l’origine. L’homme a également révolutionné l’idée de l’ethnie en prenant ses distances par rapport au fétichisme ethnique des ethnologues coloniaux et en mettant l’accent sur la fluidité des cultures et des appartenances. Les recherches et les nombreuses publications d’Amselle portent sur l’ethnicité, l’identité, le métissage mais aussi sur l’art africain contemporain, les enjeux postcoloniaux et le multiculturalisme.
Stéréotypes et fantasmes

L’Afrique des fantasmes explore les stéréotypes et les clichés à travers lesquels le monde occidental perçoit le continent africain. Le livre s’ouvre sur le dépouillement d’une vidéo où on voit l’ancien Premier ministre français François Bayrou s’adressant aux députés à l’Assemblée nationale. La vidéo montre le chef du gouvernement en train d’évoquer le souvenir de l’un de ses camarades de lycée d’origine africaine dont tous les garçons étaient un peu jaloux à cause de ses succès avec les filles. Bayrou se souvient en particulier « d’une très jolie fille pleine de charme » sur laquelle ils flashaient tous, mais à leur grand désespoir, elle leur préférait la compagnie de l’élève noir avec lequel elle aimait s’afficher dans la cour de l’école.
« Ainsi est mise au jour, écrit l’auteur, la rivalité sexuelle entre les Blancs et les Noirs, puisqu’un seul de ces derniers parvient à menacer la virilité de tous les premiers. Sous des dehors généreux, ceux de la diversité du peuplement de la France, François Bayrou énonce ainsi les stéréotypes les plus racistes et exprime des obsessions, si elles sont d’un autre âge, n’en restant pas moins toujours opérantes en direction de l’électorat visé. »
Il conviendra de rappeler, pour le contexte, que cette vidéo faisait suite à la sortie controversée du Premier ministre sur l’immigration que celui-ci avait qualifiée, on s’en souvient, de « submersion migratoire » pour faire plaisir à l’électorat de l’extrême droite. La vidéo qui a été diffusée alors que le manuscrit de L’Afrique des fantasmes partait chez l’imprimeur, a attiré l’attention de l’auteur, explique-t-il, parce que les propos du Premier ministre illustraient parfaitement les stéréotypes qu’il dénonce dans son livre. Cette vidéo était d’autant plus parlante qu’elle mettait le doigt sur l’aspect sexuel qui domine la représentation occidentale de l’Africain.
Homosexualité et pédophilie
Or, la question de la sexualité domine aussi la représentation africaine de l’Occident. En fait, l’originalité du nouveau livre de Jean-Loup Amselle consiste à rappeler que les fantasmes libidinaux circulent dans les deux sens, de l’Occident vers l’Afrique et vice versa, avec l’Occident vivant tout autant dans un rêve africain que l’inverse. C’est ainsi qu’aux stéréotypes de sexualité effrénée, de la polygamie et de la fécondité « démesurée » de la femme africaine s’opposent les accusations émanant d’Afrique concernant « l’homosexualité et la pédophilie qui prévaudraient en occident ».
Ces accusations sont pour le moins caricaturales et aliénantes, souligne l’auteur, regrettant que six décennies après la fin de la colonisation, les relations afro-occidentales demeurent prisonnières des fantasmes réciproques. Pourquoi ces stéréotypes et mythologies continuent de coloniser les perceptions que l’Africain et l’Occidental ont l’un de l’autre, quelles pistes suivre pour sortir de ces fantasmes réciproques, tels sont les enjeux qui sous-tendent la dynamique du nouvel opus d’Amselle et contribuent à sa cohérence.
Style amcellien
Composé d’anciens articles et de réflexions nouvelles, L’Afrique des fantasmes se présente sous un format raisonné, réparti en sept sections dont cinq sont consacrées aux espaces (« Politique », « Ethnicité », « Santé », « Tourisme » et « Culture ») où les fantasmes se déploient et sont instrumentalisés avec beaucoup d’hypocrisie et d’incompréhension.
Rien peut-être n’illustre mieux cette instrumentalisation des fantasmes et sa portée géopolitique que l’affaire du footballeur sénégalais du PSG dont le refus de jouer à l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie ou d’arborer le maillot arc-en-ciel représentatif de la causse LGBTQIA+, fut en 2021 à l’origine d’une dispute diplomatique et civilisationnelle entre le Sénégal et la France. Longuement développée dans la section politique, cette affaire apparaît comme emblématique des rapports de force entre un pays issu de la colonisation (Sénégal) et son ancienne puissance colonisatrice (France), sur fond de fantasmes hypocritement pointées comme valeurs et ressentiments coloniaux. Le récit des tenants et des aboutissants de l’affaire constitue une lecture passionnante.
Passionnantes aussi sont les pages consacrées aux faits culturels où se révèle le véritable style amcellien, à la fois conversationnel et intuitif, mêlant l’autobiographie, l’historiographique, l’épique, la chronique, et last but not least, le ton humoristique. Ces pages où cohabitent Marseille où l’auteur a grandi, la Grèce antique et le Bandiagara Dogon si important dans la pensée ethnologique française, sont aussi empreintes d’une lucidité critique face à la « fantasmagorie africaine » des ethnographes coloniaux dénoncée comme telle pour asseoir notre vision de l’Autre sur des savoirs sans romantisme ni préjugés.
L’Afrique des fantasmes, par Jean-Loup Amselle. Editions Mimésis, 217 pages, 16 euros.
► Trois questions à Jean-Loup Amselle

RFI : Comment est né votre intérêt pour l’Afrique ?
J.-L. Amselle : La réponse brève serait le jazz. J’étais un fan de jazz. J’étais passionné de toutes les formes de jazz, du jazz New Orléans au jazz contemporain, en passant par le jazz moderne. J’écoutais Charlie Parker, Duke Ellington, John Coltrane, à longueur de journées. Le jazz m’a permis de découvrir le monde noir. On peut dire que c’est par ricochet que je me suis intéressé à l’Afrique et à la négritude.
J’ai pu ensuite approfondir cet intérêt en me lançant dans des études africaines. Nous étions alors au milieu des années 1960. Le musée de l’Homme proposait un diplôme en ethnologie. Je me suis empressé de m’y inscrire, mais c’était poussiéreux. Je me suis alors dirigé vers l’École pratique des hautes études où Georges Balandier dispensait à l’époque un enseignement africaniste, axé sur la situation coloniale et sur l’historicité des sociétés africaines. Parallèlement, j’ai milité dans les rangs des Jeunesses communistes de France. C’était l’époque des luttes anti-impérialistes, avec les Algériens, les Vietnamiens, les Palestiniens et d’autres peuples du Sud, ce qu’on appelait alors le Tiers-monde, qui se battaient pour se libérer du joug colonial. C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’Afrique. Oui, on peut dire que je me suis passionné pour ce continent.
Votre formation d’ethnologue vous conduira ensuite en Afrique occidentale. Vous débarquez au Mali…
Oui, c’était mon premier terrain. En fait, je suis parti en 1967 au Mali comme VSN, acronyme du « volontaire au service national », qui remplaçait le service militaire. En fait, je faisais mon service militaire, mais dans le civil. J’étais affecté à l’Institut des sciences humaines de Bamako. C’est là que j’ai commencé à travailler sur ma thèse, et à recueillir les matériaux pour ce travail universitaire dans lequel j’étais engagé. J’avais choisi comme sujet l’histoire et l’organisation sociale d’une communauté de marchands qui faisaient le commerce des noix de kola et qui partageaient leur vie entre les différents pays de la savane ouest-africaine. C’était une thèse du troisième cycle, qui a été publiée sous le titre « Les négociants de la savane ».
La thèse terminée, j’ai travaillé sur les Peuls du Wasolon. Je les appelle « faux Peuls », car ils ne pratiquent pas l’élevage et ne parlent pas peul. Ce sont des agriculteurs qui parlent bambara. Ce sont surtout des gens dont les pratiques économiques et linguistiques ne correspondaient pas à leurs ethnonymes. Ce qui m’a frappé chez ces gens, c’est la possibilité qu’ils avaient de changer d’identité : identité ethnique, identité linguistique, identité économique, identité religieuse, d’identité politique. C’est contraire à l’idée que les ethnologues se faisaient des sociétés traditionnelles comme étant des communautés figées, enfermées dans leur identité ancestrale à tout jamais. Les Peuls de Wasalou étaient bien la preuve que des cultures, des ethnies pures n’existent pas et que chaque ethnie, chaque culture est mélangée à l’origine.
La France des années 1960 où vous faisiez vos études était un pays vibrant, sur le plan intellectuel. Quels sont les penseurs que vous admiriez à l’époque? Qui étaient vos maîtres à penser ?
Sartre, Lévi-Strauss et Balandier, ce sont les trois noms qui me viennent spontanément à l’esprit en réponse à votre question. J’étais un fan de Sartre. Je crois que j’ai lu tout Sartre sauf L’Être et le Néant. C’était une admiration personnelle, mais aussi un phénomène de génération. Pour moi, Sartre, c’était une référence morale. Certes, ses admirateurs lui en ont voulu de ne pas s’être engagé dans la Deuxième guerre mondiale, mais dans la période de l’après-guerre, il s’est montré très actif, s’engageant dans tous les combats, aux côtés de l’extrême gauche. Il était proche du Parti communiste, sans être lui-même communiste. Mais il a suivi les communistes dans leur combat pour l’indépendance de l’Algérie. Il a été signataire du manifeste des 121. Il était engagé dans tous les combats anticolonialistes, sauf peut-être celui pour la Palestine parce qu’il était plutôt pro-israélien. Je ne lui en ai pas voulu, car ses réflexions sur la question juive me parlaient directement. Comme beaucoup de gens de ma génération, je l’ai suivi tout au long de sa vie… jusqu’à sa disparition en 1980.
J’éprouvais aussi une forte admiration pour Lévi-Strauss. Quand j’étais étudiant en sociologie et en anthropologie, j’allais suivre le séminaire de Lévi-Strauss en même temps que je suivais les cours et les séminaires de Georges Balandier. Lévi-Strauss me fascinait parce que c’était quelqu’un d’extraordinairement brillant. Mais je crois que c’est le terrain, le terrain malien qui m’a dépris de l’influence de Lévi-Strauss et qui m’a qui m’a orienté vers Balandier. Pour moi, je me sentais plus en accord avec l’optique historicisante de Balandier, le fait qu’il concevait les sociétés africaines comme étant profondément influencé par l’histoire.
J’ai pu vérifier la justesse de cette approche lorsque je faisais mes enquêtes de terrain au Mali. C’est à ce moment précis que je me suis éloigné de Lévi-Strauss, tout en reconnaissant l’importance de son travail sur les mythes et les traditions orales. Lévi-Strauss a sensibilisé ma génération au caractère formel des mythes, au contexte de leur énonciation, mais c’est au contact de Balandier que j’ai compris que les mythes et les traditions orales sont avant tout des instruments politiques que les leaders éclairés utilisent pour influencer les mentalités. Balandier faisait de l’anthropologie politique, rappelant constamment que les Africains étaient les acteurs de leur propre histoire et pas des gens figés dans une vision mythique. C’est tout le contraire de ce que Sarkozy a déclaré en 2007 à Dakar. Les Africains ont toujours été dans l’Histoire.
Propos recueillis par Tirthankar Chanda



