Affaire «Leveugle»: soupçonné de viols en série, «Monsieur Jacques» avait habité plus de 20 ans au Maroc

À 79 ans, le Français Jacques Leveugle a reconnu avoir commis des dizaines d’agressions sexuelles, durant près de six décennies, dans neuf pays dont le Maroc.
De notre envoyé spécial de retour de Khénifra,
Le royaume intéresse tout particulièrement les enquêteurs français et une ville précisément : Khénifra. En ce mois de février, la petite cité rurale, implantée dans le Moyen Atlas, est battue par un vent glacé. Un car déverse quelques dizaines de touristes européens, chaussures de randonnée, doudoune et bâtons de marche, devant un restaurant du centre-ville. À Khénifra, les étrangers viennent en général pour déjeuner, passer une nuit à l’hôtel, avant de poursuivre leur visite de l’arrière-pays et de ses paysages naturels splendides.
Jacques Leveugle, lui, y a passé les 20 dernières années de sa vie, avant son interpellation en février 2024. Le Français ne se fixe pas dans le centre-ville, mais dans un quartier situé en périphérie (est) de Khénifra. Il faut quitter le bitume de la route principale, marcher plusieurs minutes dans des ruelles au sol boueux. À la sortie d’un petit pâté de maisons, sous une ligne à haute tension qui grésille, se dresse une construction modeste, dont les travaux du premier étage semblent avoir été arrêtés il y a plusieurs mois. Elle se détache du reste du quartier, presque implantée dans le lit de la rivière qui longe l’un de ses murs.
C’est ici, à Taghzout, à la limite du quartier La scierie, que Jacques Leveugle vivait, avant son arrestation. Un endroit qu’aucun étranger ne visite normalement.
C’est au début des années 2000 que le Français s’y installe durablement. Passionné de randonnées, il fréquente régulièrement cette région montagneuse du Moyen Atlas et finit par se lier d’amitié avec des adolescents de Taghzout, rencontrés lors d’un bivouac. Jacques Leveugle a alors une cinquantaine d’années, et une longue vie de voyages derrière lui. Entre 1967 et le début de la décennie 1970, il a vécu en Algérie, où il donnait des cours d’anglais à des collégiens, notamment à Lakhdaria, une petite ville de campagne, située au pied des montagnes de Kabylie, dans un cadre très similaire à celui de Khénifra.
Taghzout est un quartier très populaire, défavorisé même, décrit par un habitant comme « difficile », ayant connu par le passé des problèmes de violence et de délinquance. Jacques Leveugle y apparaît comme un « bienfaiteur ».
Comme un père
Ici tout le monde connaît « Monsieur Jacques », ce vieil homme « qui ramassait les ordures traînant dans la rue », qui aidait les familles financièrement et faisait du soutien scolaire, enseignant l’anglais et le français notamment. Il a payé le raccordement d’une maison à l’eau et l’électricité, il a acheté une moto à un jeune, il a permis à un autre de lancer une petite activité commerciale… Les témoignages abondent de ces actes de générosité et quelques jours après l’éclatement de l’affaire, malgré les crimes qui lui sont reprochés, Jacques Leveugle reste apprécié et respecté ici.
Tout le monde est en état de sidération. Personne ne veut croire que cet homme, qui a passé plus de 20 ans dans le quartier, parfaitement intégré, parlant le dialecte marocain et même quelques mots de chleuh, la version locale de l’amazigh, a abusé de jeunes adolescents, encore moins à Khénifra, au Maroc.
Pourtant, selon la justice française, des agressions sexuelles auraient été commises au Maroc entre 2010 et 2022. Les enquêteurs français doivent se rendre dans le pays au printemps afin d’assister aux actes d’enquête.
Les anciens élèves de Leveugle, toujours sous le choc, ont commencé à passer leurs souvenirs au crible. « Tout le monde ici avait des soupçons », finit par lâcher un jeune homme à qui le Français donnait des cours. « Je lui ai déjà demandé pourquoi il n’était pas marié », dit-il. Mais Leveugle avait une bonne excuse : il avait consacré sa vie à ses voyages. À Khenifra, le vieil homme détonne, à certains égards. Il parle ouvertement de sexualité avec certains jeunes, évoque sans gêne les bienfaits de la masturbation. Dans ce quartier entre ville et campagne, il recommande aux familles de relâcher la pression sur leurs fils, de les laisser sortir, s’amuser…
Son ancien élève redoute aujourd’hui que ceux qui l’ont côtoyé subissent les conséquences de la stigmatisation. « Jacques était comme un père », souffle-t-il, résumant l’état d’esprit général dans son quartier. À son père, il n’a pas osé dire tout ce que la justice reproche à Leveugle. Il a préféré lui parler des deux meurtres (il a reconnu avoir tué sa mère et sa tante), moins « honteux », dit-il, que les viols.
À Taghzout, Jacques Leveugle vit entouré d’enfants. Il contribue à alimenter une bibliothèque remplie de littérature jeunesse. Chaque été, il emmène des groupes faire du camping dans les montagnes environnantes. Si la majorité de ses voisins brossent de lui un portrait dithyrambique, l’un de ses élèves évoque des comportements « bizarres », lors de ses cours particuliers. Il instaurait une grande proximité, se rappelle-t-il. Il lui arrivait de l’enlacer, de lui faire des « câlins », mais rien qui ne pouvait être interprété, explique-t-il, comme une agression dans le contexte culturel marocain, où, selon lui, on peut se permettre d’être davantage tactile qu’en France, par exemple.
Des mémoires accablants
Pourtant, dans ses « mémoires », Jacques Leveugle ne laisse planer aucune ambiguïté et reconnaît avoir eu des relations sexuelles avec des mineurs. Il écrit : « Depuis longtemps je connais ma nature particulière qui me fait m’attacher brusquement à un garçon au seuil de la puberté, et à me détacher de lui lorsqu’il devient un homme. » Il se qualifie de « gentleman boy lover », évoquant de « vieux démons » qui le poussent à agir ainsi. Il tente même de justifier intellectuellement ses actes, citant les écrivains Gide ou Montherlant qui allaient au Maroc « consommer du jeune pour avoir des aventures sans lendemain ».
Il se voyait « comme un Grec antique formant de jeunes éphèbes », rapporte le procureur de la République de Grenoble, Étienne Manteaux.
À La scierie, où il donne des cours, il a l’image d’un intellectuel, même si Jacques Leveugle n’a jamais été au bout de ses études. Sa scolarité est marquée par les échecs : il ne finit pas sa prépa littéraire, entame des formations d’infirmier et d’éducateur spécialisé, mais n’obtient jamais son diplôme. Pourtant, son parcours académique avait commencé sous les meilleurs auspices. Dans les années 1960, il est inscrit au lycée Gouraud de Rabat, aujourd’hui le lycée Hassan II, réservé à l’époque à l’élite française et marocaine. Avec ses parents expatriés, Jacques Leveugle vit plusieurs années dans le royaume, durant son adolescence. Adulte, il fréquente régulièrement le pays, à partir du milieu des années 1970. Sur ces passages réguliers dans le royaume, avant son installation au début des années 2000, aucune information n’a encore filtré.



