Ile Maurice: Les travailleurs invisibles de l'économie

Le 1eᣴ-Mai, journée dédiée aux travailleurs, met en lumière une réalité souvent ignorée: une partie essentielle de la main-d’oeuvre reste dans l’ombre, notamment les métiers manuels et les professions délaissées. Planteurs, éleveurs et pêcheurs assurent l’approvisionnement alimentaire du pays, tandis que maçons, électriciens, mécaniciens ou menuisiers participent à la construction, à l’entretien et au bon fonctionnement des infrastructures. Pourtant, malgré leur rôle clé, ces professions restent confrontées à un manque de reconnaissance et à plusieurs défis structurels.
Dans le secteur primaire, les planteurs, éleveurs et pêcheurs jouent un rôle clé, assurant l’approvisionnement en produits locaux. Pourtant, ils font face à de nombreux défis, en particulier la hausse des coûts, le manque de soutien et des conditions de travail difficiles.
Kailash Ramdhary, de la Falcon Association et représentant des planteurs et des éleveurs, souligne l’importance de ces métiers dans la vie quotidienne. «Lorsqu’on regarde notre assiette, on y retrouve toujours le fruit du travail d’un planteur, d’un éleveur ou d’un pêcheur. Ils sont sur le terrain au quotidien pour produire pour toute la population, du Premier ministre à la classe des travailleurs», fait-il ressortir. Il insiste sur la nécessité de mieux les soutenir. «Il faut leur accorder tous les soutiens nécessaires pour développer la production et valoriser leur statut.» Il appelle à une reconnaissance constante de ces producteurs.
Dans la même logique, le secrétaire du syndicat des pêcheurs, Judex Rampaul, met en avant les difficultés du secteur, relevant que ces travailleurs oeuvrent chaque jour dans l’intérêt du pays. «La population compte sur les planteurs, les pêcheurs et les éleveurs, qui contribuent au développement du pays. Nous avons traversé plusieurs catastrophes, notamment le Covid-19, et aujourd’hui le conflit au Moyen-Orient. Cela démontre l’importance de la production locale», affirme-t-il. «Ce sont des métiers essentiels mais très difficiles, où l’on expose parfois sa vie pour fournir à manger. Lorsqu’un pêcheur part en mer, on ne sait pas toujours s’il va revenir. C’est un travail à risque.»
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Il estime que ces réalités doivent être mieux prises en compte dans les politiques publiques. Dans la perspective du Budget 2026-2027, il appelle le gouvernement à accorder davantage d’opportunités, de soutien et de valorisation à ces travailleurs essentiels, afin de renforcer la production locale et la sécurité alimentaire du pays.
Faible valorisation
Au-delà du secteur agricole et de la pêche, d’autres voix du secteur des métiers manuels mettent également en avant les conditions de travail et la faible valorisation de ces professions. Stéphane Maurymoothoo, fondateur du Regroupman Artizan Morisien, souligne qu’«une personne qui fait un métier manuel est souvent sous-payée». Il fait ressortir que la valorisation commence par le salaire. «Combien de travailleurs peinent avec leur salaire et leurs conditions de travail ? Maintenant, si la personne travaille à son propre compte, elle manque de moyens pour qu’elle puisse se développer. À la fin de leur carrière, ces travailleurs ne perçoivent pas de prime ou d’indemnité. Tant qu’ils peuvent travailler, ils doivent continuer. Le pays ne reconnaît pas suffisamment le labeur de ces personnes.»
Stéphane Maurymoothoo fait ressortir que beaucoup de Mauriciens exerçant ces métiers ont quitté le pays pour travailler à l’étranger et que les jeunes ne s’intéressent plus aux métiers manuels. Il insiste sur la nécessité d’un changement de regard. «Il faut reconnaître que chaque travailleur a de la valeur. Tout travail est honorable. Il n’existe pas de métier qui ne le soit pas. Il faut donner à chacun la chance de progresser et de s’élever, afin que la production locale puisse être assurée par la main-d’oeuvre locale.»
Ces constats se traduisent par le vécu des travailleurs eux-mêmes. Didier Adaken, maçon, décrit son métier comme «un travail exigeant» qui demande de la résistance physique, de la précision et beaucoup de discipline. «Nous travaillons souvent sous le soleil, dans la poussière ou parfois dans des conditions difficiles, mais notre rôle est fondamental. Sans nous, il n’y aurait ni maisons, ni routes, ni bâtiments. Chaque structure que nous réalisons demande du temps, du savoirfaire et de la rigueur. C’est un métier noble, parce qu’on laisse quelque chose de concret derrière soi, quelque chose qui dure.» Comment voit-il l’évo- lution ? «Ce métier est de moins en moins choisi par les jeunes, qui le considèrent trop pénible. Cela crée une véritable pénurie de main-d’oeuvre.»
Dans le même souffle, le maçon indique que les travailleurs du secteur sont aujourd’hui moins valorisés et insuffisamment soutenus. «Nous ne sommes pas assez reconnus. Il n’y a pas vraiment d’aide financière pour les maçons, surtout avec la hausse du coût de la vie. Tout augmente, mais nos conditions, elles, ne suivent pas toujours. Beaucoup de travailleurs comme moi continuent par passion et par nécessité, mais la situation devient de plus en plus difficile.»
Pour Mevin, électricien, ce métier «est très technique et demande une grande attention, car la moindre erreur peut avoir des conséquences importantes». Il précise : «Nous intervenons dans les maisons, les entreprises et les bâtiments publics pour installer, réparer et sécuriser les systèmes électriques. C’est un travail souvent invisible, car lorsque tout fonctionne bien, personne ne pense à nous.» Il déplore que cette importance ne soit pas toujours reconnue à sa juste valeur. «Nous sommes souvent sollicités en cas de panne, mais rarement mis en avant pour le travail de prévention et de sécurité que nous assurons.»
Déséquilibre
Les données disponibles montrent un déséquilibre entre une production locale limitée et une forte dépendance aux importations, malgré le potentiel de la zone économique exclusive et du secteur agricole. Selon le dernier rapport de l’Audit, le secteur de la pêche témoigne des limites du modèle actuel.
Sur les années financières 2022-2023 à 2024- 2025, les captures totales se situent entre 31 600 et 38 100 tonnes, alors que les importations varient entre 131 000 et 143 000 tonnes. Les prises locales représentent en moyenne 20,7 % des produits de la mer disponibles sur le marché. Cette dépendance aux importations est accentuée par des lacunes dans la collecte des données.
Les captures côtières ne sont pas entièrement comptabilisées et reposent en partie sur des estimations. Le suivi des débarquements n’est plus assuré dans plusieurs sites depuis février 2023, ce qui réduit la fiabilité des statistiques. L’absence de données actualisées sur la consommation, toujours basée sur une estimation de 40 kilos par habitant et par an datant de 2013, complique la planification. Selon Statistics Mauritius, la production totale de la pêche recule de 1,3 % à 37 928 tonnes, en raison d’une baisse des captures de thon de 36 944 à 36 055 tonnes.
Cette diminution est en partie compensée par une hausse de 24,8 % des captures côtières fraîches, passant de 1 501 à 1 873 tonnes. L’Audit met aussi en cause la gestion des intrants agricoles. Sur les trois dernières années financières, 98 % des semences utilisées ont été importées.
Parallèlement, 9 936 kilos de semences produites localement sur un total de 10 081 kilos sont restés stockés sans être utilisés. Une partie de ces stocks a perdu en qualité, conduisant à la destruction de 1 359 kilos, soit une perte estimée à Rs 1,1 million. Plus largement, seules quatre des 18 recommandations formulées lors du précédent Audit ont été mises en oeuvre, ce qui souligne des insuffisances dans la gouvernance. À l’inverse, les données de Statistics Mauritius pour 2025 montrent des progrès dans les cultures vivrières.
La superficie récoltée en plein champ a augmenté de 4,4 % pour atteindre 9 991 hectares, entraînant une hausse de la production de 9,9 % à 175 122 tonnes. Les cultures sous serre ont progressé avec une superficie passant de 100 à 123 hectares, soit une hausse de 22,9 %, et une production en augmentation de 36,7 % à 14 250 tonnes. Au total, la production vivrière atteint 189 372 tonnes, en hausse de 11,6 %.
Pour l’élevage, la production de viande bovine augmente de 3,9 % pour atteindre 2 199 tonnes, mais 98,9 % de l’approvisionnement reste assuré par les importations. La viande de porc, quant à elle, progresse de 9,8 % à 695 tonnes, celle de chèvre et de mouton de 8,2 % à 53 tonnes, et la volaille de 5,8 % pour atteindre 57 000 tonnes.

