Le Soudan, pays brisé par une guerre sans fin

Ce 15 avril 2026 marque les trois ans de la guerre au Soudan, qui oppose l’armée régulière du général al-Burhan aux forces paramilitaires (FSR) du général Hemedti. Selon les Nations unies, il s’agit de la pire crise humanitaire au monde. Au total, 14 millions de Soudanais ont dû fuir leur habitation. Le nombre de morts se compte en dizaines de milliers. Si le gouvernement d’al-Burhan a pu reprendre le contrôle de la capitale, la guerre continue sur d’autres fronts, à l’intérieur du pays. Et les FSR cherchent à installer leur administration dans les zones qu’ils contrôlent.

Par Gaëlle Laleix (à Khartoum), Houda Ibrahim et Alexandra Brangeon,

Khartoum n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Ravagée, défigurée par les stigmates des combats… Les immeubles sont détruits et brûlés. Les impacts de balles et de bombardements sont partout ; les routes existent difficilement. Le palais présidentiel, bâtiment pharaonique offert par la Chine, est aujourd’hui complètement éventré. C’est la même chose pour le siège de l’armée qui incarnait pourtant le cœur du pouvoir : les infrastructures sont anéanties. Aujourd’hui, 90% des hôpitaux de la ville ne fonctionnent pas. Les écoles rouvrent doucement. Le réseau électrique repart, mais les coupures sont quotidiennes.

Une partie de ceux qui avaient fui la guerre sont rentrés. Les Nations unies estiment qu’1,5 million de déplacés sont déjà revenus à Khartoum. D’abord parce que les affrontements ont cessé ici : dans les quartiers où il y avait encore, il y a un an, des bombardements et des combats, tout est aujourd’hui fini. Ce n’est par ailleurs pas vraiment mieux ailleurs : selon l’ONU, il y a 11,5 millions de déplacés internes au Soudan. Les plus chanceux vivent chez des proches. Les autres, dans des camps qui manquent de tout, d’eau, de nourriture et d’hygiène.

Il y a aussi une volonté politique des autorités soudanaises – le Conseil de souveraineté dont le président est le commandant de l’armée – de pousser les déplacés à rentrer chez eux, pour un retour à la normale à marche forcée.

La menace des mines

Certaines traces de la guerre continuent à faire des ravages. C’est dans le quartier d’Omdurman, à côté du marché Libya, que Baderaldeen Abdahramane a été blessé par un explosif. « J’ai vu des enfants jouer avec un missile antiaérien. J’avais vu cette bombe sur un véhicule des FSR (Forces de Soutien Rapide.-NDLR). Quand je le leur ai pris, l’engin a explosé. J’ai perdu mes doigts. Les conséquences sont lourdes. » Ce mécanicien ne peut désormais plus travailler. Les accidents comme le sien sont quasi quotidiens à Khartoum. « Il y a toujours sept champs de mines dans la ville sur lesquels travaillent nos équipes, explique Sehar Mustafa, qui est chargée de l’assistance aux victimes pour le Centre national d’action contre les mines. On les trouve notamment à Bhari, Kudaru, dans le Nord de Khartoum. Les mines font beaucoup de victimes. Certaines meurent. D’autres perdent des membres ou l’ouïe ».

L'équipe d'Hisham Alboshari chargée de déminer Khartoum.
L’équipe d’Hisham Alboshari chargée de déminer Khartoum. © Gaëlle Laleix/RFI

Sur le terrain, Hisham Alboshari sonde le sol. Equipé d’un gilet, d’un casque et d’un détecteur, il vient de repérer un explosif. « L’étape qui vient maintenant, indique-t-il, est celle du démineur. À la fin de la journée, nous ferons exploser tous les engins détectés. Ici, à Khartoum, on trouve différents explosifs, surtout des mines anti personnelles et antichars. » Selon les autorités soudanaises, plus de 60 000 engins explosifs ont déjà été retirés de la capitale.

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Gaëlle Laleix

Blessures intimes

D’autres blessures hantent profondément ceux qui sont revenus. Insaf Oumar Baraka fait partie des rares rescapées d’El-Fasher. Les larmes aux yeux, elle se souvient de la débâcle quand les Forces de soutien rapide sont entrées dans la ville, fin octobre : « Les FSR violaient, parfois à 10 soldats pour une victime. Je les ai même vus trancher les seins d’une femme. C’est indescriptible ! C’était sur la route. Je connais un père dont les filles ont été violées sous ses yeux. Ils lui ont dit : « On ne te tuera pas, mais on prendra tes femmes. » »

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Mamma Nour a créé son refuge pour mères célibataires dont les enfants sont nés d’unions illégitimes, il y a près de 15 ans. Avec la guerre, ses protégées sont aujourd’hui quasiment toutes des victimes des FSR, des femmes brisées. « Certaines filles font des cauchemars, d’autres se mettent brutalement à pleurer, hurler, comme ça, au milieu du repas, comme une sorte de crise psychotique, explique-t-elle. Tout leur corps est marqué. Ici un coup, là une morsure, une griffure. Ce qu’elles ont vécu n’est pas humain ».

Une vue de Khartoum ravagée par la guerre depuis trois ans.
Une vue de Khartoum ravagée par la guerre depuis trois ans. © Gaëlle Laleix/RFI

Shima, 23 ans, va bientôt quitter le foyer de Mamma Nour pour se marier. Un rêve pour elle qui a été abandonnée par sa famille à Khartoum. « Dès le début de la guerre, ma famille m’a laissée seule. Puis, les voisins sont partis aussi. Les FSR sont arrivés et ont profité de ma solitude. J’ai été leur prisonnière pendant trois mois. Ils m’ont torturée. Ce mariage aujourd’hui, ça signifie beaucoup pour moi. Je ne serai plus jamais seule. » Les FSR ont libéré Shima alors qu’elle attendait un bébé. Pour rejoindre la famille de son futur époux, elle devra l’abandonner. Hassan a 2 ans. Mamma Nour a décidé de l’adopter.

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Gaëlle Laleix

Honorer les disparus

Au milieu du campus de l’université internationale d’Afrique, Mohammed Osman, le directeur adjoint, marche sur un vaste espace de terre retournée « Tout ce terrain que vous voyez ici était une fosse commune, explique-t-il. On est juste derrière la faculté de médecine. On a retrouvé entre 3 000 et 4 000 corps. Des enfants ont été enterrés ici. On a trouvé les corps de familles entières. » Durant leur occupation de Khartoum, les FSR interdisaient d’enterrer les morts. C’est en cachette que les habitants inhumaient leurs proches dans les mosquées, les écoles et même les cours des maisons.

Le professeur Jamal Youssif Ahmed, médecin légiste d'une des morgues de Khartoum.
Le professeur Jamal Youssif Ahmed, médecin légiste d’une des morgues de Khartoum. © Gaëlle Laleix/RFI

Aujourd’hui, l’équipe du docteur Hisham Zenalbdeen Mohamed, directeur de la médecine légale à Khartoum, tente de rendre leur dignité aux dépouilles : « On s’occupe des identifications, du transfert et de l’enterrement des corps non-identifiés et des autopsies. C’est un gros défi parce qu’on manque d’ambulances, de sacs mortuaires, de cercueils. Il y a un nombre colossal de corps. » Aujourd’hui, sur les cinq morgues de Khartoum, une seule est en état de fonctionner. « On coupe le corps du torse à l’abdomen, parfois le crâne aussi, explique de manière clinique le professeur Jamal Youssif Ahmed, médecin légiste. Ça dépend de la condition du corps. Ce qui nous manque vraiment, ce sont les chambres froides. On doit travailler très vite. On fait l’autopsie et tout de suite après, on renvoie corps ». Les autorités soudanaises estiment qu’il reste encore 15 000 tombes de fortune, dans les rues de Khartoum.

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Gaëlle Laleix

Lignes de front

La fin des combats à Khartoum ne signifie cependant pas la fin de la guerre. Le Kordofan ainsi que le Darfour -au sud et à l’ouest du Soudan- sont devenues ces derniers mois les principaux champs de bataille de ce conflit. En janvier dernier, l’état du Nil Bleu, frontalier de l’Ethiopie, a lui aussi connu des combats. Sur les 18 États qui composent le Soudan, cinq sont aujourd’hui aux mains des paramilitaires des Forces de Soutien Rapide, et quatre autres états connaissent des combats.

La ligne de front s’étend le long des trois États du Kordofan, et des combats violents touchent particulièrement le Kordofan du sud qui enregistre le plus grand nombre de victimes civils. Dans cette région, des villes passent d’une main à l’autre à de multiples reprises. L’usage intense de drones par les belligérants a tué, selon l’ONU, entre début janvier et mi-mars plus de 500 civils.À l’exception de quelques localités du Darfour du Nord, les cinq Etats du Darfour sont sous contrôle des FSR. Les civils du Darfour souffrent également des frappes de drones surtout au Darfour du Nord.

Une nouvelle ligne de front s’est ouverte en mars au Nil-Bleu, frontalier de l’Éthiopie, quand les FSR et leurs alliés du Front populaire de la libération du Soudan-Nord (faction d’Abdelaziz el Hilu,) soutenus selon des chercheurs par Addis Abeba, ont attaqué la ville stratégique de Kurmuk. L’armée a depuis envoyé des renforts à Damazin capitale de cette région. Partout dans ces zones, la population est contrainte à l’exode.

Une partition du pays ?

Ces lignes de front fracturent le territoire, conduiront-elles à la naissance de deux administrations parallèles ? Les paramilitaires des FSR sont soucieux d’installer leur domination sur les régions qu’ils contrôlent. Ils ont installé leur quartier général à Nyala, au Darfour sud, où ils ont installé un gouvernement parallèle, sous la bannière de la coalition « Tasis » composée de forces politiques, de la société civile et de groupes armés qui ont rallié les FSR.

« Il y a un Premier ministre qui a été annoncé, plusieurs ministres ont été nommés, détaille le chercheur soudanais Suleiman Baldo. Ce gouvernement s’est installé à Nyala et il est gouverné par la charte de cette alliance politique qui prévoit un conseil présidentiel dont le chef est Hemetti et un conseil des ministres. Le gouvernement de Tasis, bien qu’annoncé avec des fonctions précises, avec un cabinet, des ministres, etc… n’a pas encore réellement fonctionné parce qu’il n’a pas les ressources pour le faire. C’est encore un gouvernement embryonnaire qui n’a pas les moyens de ses ambitions. » Volonté d’indépendance ? Pour ce spécialiste, plutôt une volonté d’autonomie : « pour être dans une position forte de négociation quand il y aura négociation. »

En attendant, l’État est devenu fantomatique et les services de base se sont effondrés, contribuant à aggraver encore plus la situation humanitaire. « C’est la crise alimentaire la plus importante au monde, rappelle Carl Skau, directeur adjoint du PAM, le programme alimentaire mondiale. Environ 20 millions de personnes sont en insécurité alimentaire aigue. Et il y a encore des poches de famines dans des zones affectées par le conflit. Dans le sud du pays, dans le Kordofan, où se trouvent la ligne de front, nous ne pouvons pas atteindre tous ceux qui en ont besoin. Ici, au Darfour où je me trouve actuellement, la situation s’est plus ou moins stabilisée, mais nous sommes loin de pouvoir apporter assez d’aide humanitaire. » 

Et l’humanitaire de témoigner : « Je viens juste de visiter un énorme camp de déplacés, le camp de Tawila, à l’extérieur d’El Fasher. 700 mille personnes y vivent – des gens qui ont fui et vécu les pires atrocités ces derniers mois. C’est le camp le plus grand, que j’ai jamais vu-  les gens vivent dans des abris fait de branches, et sont arrivés là avec absolument rien. »  Le constat est amer : « L’assistance que nous leur apportons ne suffit pas.  Ce qui me désespère le plus, c’est de ne pas être en mesure de leur apporter l’assistance dont ils ont besoin et à laquelle ils ont droit. »

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