Afrique: Signal d'alarme sur la négligence des soins palliatifs en région francophone

Les soins palliatifs (SP) restent largement sous-développés dans la majorité des pays d’Afrique francophone, souligne une étude menée par Atlantes, l’Observatoire mondial des soins palliatifs.
Pour parvenir à cette conclusion, les auteurs de l’étude ont analysé les données quantitatives de l’Initiative Globale de Cartographie des soins palliatifs (2023-2025) à travers le « Global Development Score » (GDS) et 14 indicateurs regroupés en six dimensions structurelles.
Sur les 22 pays francophones analysés, 16 – soit 73 % – sont classés au stade « émergent » du développement des soins palliatifs. Cinq pays sont considérés comme « en progression », tandis qu’un seul, le Maroc, atteint le niveau « établi ». Aucun pays francophone n’appartient aux catégories les plus avancées observées ailleurs en Afrique.
« Si plusieurs pays mettent en place des achats groupés ou une production mutualisée d’antalgiques, comme cela a été fait pour les antirétroviraux contre le VIH, l’accès pourrait être considérablement amélioré »Anthelme Agbodande, Programme national de soins palliatifs, Bénin
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Pour Fernanda Vieira Bastos, principale auteure de l’étude, ces résultats confirment une tendance observée depuis plusieurs années. « L’écart identifié dans les rapports précédents n’était pas temporaire. Il persiste près d’une décennie plus tard, malgré certaines avancées », explique-t-elle.
L’un des principaux freins identifiés concerne l’accès aux médicaments essentiels contre la douleur, en particulier la morphine orale. Pourtant, ce médicament figure sur la liste des traitements indispensables de l’OMS. Dans plusieurs pays francophones, il reste difficile à obtenir, voire absent des autorisations de mise sur le marché.
Selon l’étude, des réglementations héritées de l’époque coloniale continuent de compliquer l’importation, la prescription et la distribution des opioïdes médicaux. Dans certains États, la prescription de la morphine est limitée aux hôpitaux de niveau tertiaire, ce qui exclut de nombreux patients vivant en zones rurales.
« Les procédures d’importation et de prescription créent un véritable goulot d’étranglement », précisent les auteurs de l’étude.
Pour Anthelme Agbodande, coordonnateur du Programme national de soins palliatifs au Bénin, une approche régionale pourrait permettre d’améliorer la situation.
« Si plusieurs pays mettent en place des achats groupés ou une production mutualisée d’antalgiques, comme cela a été fait pour les antirétroviraux contre le VIH, l’accès pourrait être considérablement amélioré », confie-t-il à SciDev.Net
Cependant, les défis politiques et administratifs rendent ce type d’initiative encore difficile à mettre en oeuvre.
Les chercheurs notent également que, dans plusieurs pays, les soins palliatifs ne sont pas clairement intégrés dans les politiques nationales de santé ni dans les dispositifs de couverture sanitaire universelle. Sans reconnaissance institutionnelle, leur financement et leur développement restent limités.
Manque de professionnels formés
Outre l’accès aux médicaments, le manque de professionnels formés constitue un autre obstacle majeur. La production scientifique dans le domaine des soins palliatifs reste particulièrement faible dans les pays africains francophones.
Entre 2017 et 2023, les pays anglophones du continent ont publié environ quinze fois plus d’articles scientifiques indexés que les pays francophones.
Les chercheurs parlent de « marginalisation épistémique » pour décrire cette faible présence dans la production scientifique internationale. « Le système de publication scientifique reste largement dominé par l’anglais et par les institutions du Nord global », expliquent-ils.
Cette situation limite la visibilité des recherches menées dans les pays francophones et réduit la disponibilité de données locales nécessaires pour orienter les politiques de santé.
Au Bénin, une formation francophone en soins palliatifs organisée en 2014 a contribué à l’élaboration d’un programme national consacré à cette discipline.
Mais pour les spécialistes, ces formations ponctuelles ne suffisent pas. « Une formation d’une semaine ne permet pas de structurer durablement les services. Il faut des formations diplômantes et des postes dédiés », insiste Anthelme Agbodande.
Ainsi, la création récente d’un diplôme d’études spécialisées en soins palliatifs pour les médecins au Burkina Faso pourrait contribuer à renforcer les capacités locales.
Le financement reste également un frein. Selon Secondine Gnintoungbé, présidente de l’Association béninoise de soins palliatifs, ce domaine attire moins l’attention des bailleurs de fonds que d’autres priorités sanitaires. « Les soins palliatifs reçoivent beaucoup moins de financements que le VIH ou les maladies non transmissibles », explique-t-elle.
Rôle des communautés
Dans plusieurs pays africains, les patients vivent loin des structures hospitalières et accèdent tardivement aux soins. Pour améliorer la prise en charge, certaines initiatives s’appuient sur les communautés.
Au Bénin, des agents de santé communautaires ont ainsi été formés pour identifier les patients nécessitant des soins palliatifs et orienter les équipes médicales.
« La continuité entre la communauté, les centres de santé et les services spécialisés est essentielle », souligne Secondine Gnintoungbé.
Les experts estiment également qu’un dialogue avec les praticiens de médecine traditionnelle pourrait améliorer l’orientation des patients vers les services médicaux.
Dans de nombreux contextes africains, les patients consultent en effet plusieurs types de soignants avant d’arriver à l’hôpital, souvent à un stade avancé de la maladie.
L’étude, publiée dans la revue « Médecine Palliative » en mars 2026, met également en évidence un fossé persistant entre les pays francophones et les pays anglophones du continent.
Soulignant que les soins palliatifs ont progressivement été intégrés aux programmes de prise en charge du VIH et du cancer dans les pays anglophones, ce qui a accéléré leur développement.
Ce retard de l’Afrique francophone prive encore des millions de patients d’un accès adéquat au traitement de la douleur et à l’accompagnement de fin de vie.
Intégration des soins palliatifs
Toutefois, l’exemple du Maroc, le seul pays d’Afrique francophone classé au niveau « établi » du développement des soins palliatifs, montre qu’une progression est possible.
Le pays a choisi d’intégrer ces services dans des programmes existants, notamment le plan national de lutte contre le cancer. Cette approche a permis de mobiliser des ressources dans des structures déjà opérationnelles.
Les associations professionnelles ont également joué un rôle important dans la formation et le plaidoyer. Au Bénin, un programme national de soins palliatifs a été lancé entre 2018 et 2019 afin d’intégrer progressivement ces services dans le système de santé.
« Lorsque les soignants sont formés, affectés et rémunérés pour ces activités, les services peuvent réellement se développer », fait savoir le coordonnateur du Programme national de soins palliatifs au Bénin.
Selon les projections de l’étude, la demande en soins palliatifs pourrait tripler en Afrique d’ici 2060, en raison du vieillissement de la population et de l’augmentation des maladies chroniques.
Pour Fernanda Vieira Bastos, il s’agit d’une crise sanitaire encore peu visible. « Ce n’est pas une urgence humanitaire spectaculaire, mais une progression silencieuse d’un besoin croissant de prise en charge », dit-elle.
Sans intégration précoce des soins palliatifs dans les systèmes de santé, les patients risquent de continuer à souffrir de douleurs non traitées et les familles devront supporter des coûts importants.
Pour les chercheurs, la solution passe par une intégration des soins palliatifs à tous les niveaux du système de santé, notamment dans les soins primaires, ainsi que par un renforcement de la formation et de l’engagement des communautés.


