Congo-Kinshasa: La déforestation au parc de Kahuzi-Biega n'est pas le fait des Batwa

Bukavu — Une étude menée dans les forêts du parc national de Kahuzi-Biega située dans la province du Sud-Kivu dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), révèle que des images satellites montrent une perte importante de la couverture arborée dans les zones du parc réoccupées par les Batwa depuis 2018.

Cependant, « bien que certains Batwa aient contribué à cette déforestation, ils ne constituent qu’un acteur mineur dans une dynamique extractive plus large », peut-on lire dans cette étude parue dans la revue World Development.

Selon les auteurs de cette étude intitulée « Destructeurs ou gardiens des forêts autochtones ? Les Batwa et leurs forêts ancestrales dans le parc national de Kahuzi-Biega, en RDC », les conflits armés ont également plus d’impact sur les populations de grands mammifères que la présence des Batwa (pygmées).

« La chose la plus importante est que les Batwa ne coupent pas les arbres eux-mêmes ; ils vendent l’accès du parc à d’autres personnes, c’est devenu leur seule façon de gagner de l’argent après avoir été chassés de la forêt dans les années 1970 sans compensation »Cédric Muliri Dubois, Université officielle de Bukavu


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« Nous avons mené cette recherche parce que nous entendions deux histoires complètement différentes sur les Batwa du parc national de Kahuzi-Biega. D’un côté, les autorités du parc disaient que les Batwa détruisent la forêt. De l’autre côté, les organisations internationales les présentaient comme les meilleurs protecteurs de la nature », explique Cédric Muliri Dubois, l’un des auteurs de cette étude et chercheur de l’Université officielle de Bukavu.

Ces deux versions ne pouvant pas être vraies en même temps, les chercheurs ont voulu comprendre ce qui se passait vraiment sur le terrain et savoir si ces deux histoires aidaient réellement à protéger le parc et les droits des Batwa ».

Les résultats de l’étude révèlent que quand les Batwa sont retournés dans le parc en 2018, il y a eu beaucoup de déforestation. A en croire Cédric Muliri Dubois, les images satellites montrent « clairement » que dans la zone où ils sont restés, 43% des arbres ont été coupés entre 2018 et 2022 ; tandis que dans la zone d’où ils sont partis, la déforestation s’est arrêtée après leur départ.

« La chose la plus importante est que les Batwa ne coupent pas les arbres eux-mêmes ; ils vendent l’accès du parc à d’autres personnes, c’est devenu leur seule façon de gagner de l’argent après avoir été chassés de la forêt dans les années 1970 sans compensation », indique l’universitaire dans un entretien avec SciDev.Net.

« Nous avons suivi toute la chaîne commerciale, les paysans qui coupent les arbres, les transporteurs, les marchés, les barrières des groupes armés et des militaires qui taxent le commerce. Tout le monde profite de cette situation, pas seulement les Batwa », ajoute-t-il.

Agents de l’Etat

Pour le chercheur, l’intérêt de cette étude est qu’elle aide à comprendre que le vrai problème n’est pas les Batwa eux-mêmes, mais tout le système d’extraction des ressources qui existe autour du parc.

Notamment « les commerçants de charbon et de bois, les groupes armés, certains agents de l’État qui profitent de ce commerce et à la demande énorme des villes comme Bukavu et Goma ».

« Si on ne comprend pas cela, toutes les solutions qu’on propose vont échouer. C’est déjà ce qui s’est passé. [car], les politiques basées sur ces histoires simplistes ont échoué à protéger le parc et à protéger les droits des Batwa », conclut Cédric Muliri Dubois.

Hubert Zagabe Zirirane, chargé de la gestion intégrée des ressources en eau, au sein de la Coordination provinciale de l’environnement et développement durable du Sud-Kivu, salue la publication de cette étude et approuve ses conclusions.

« Les Batwa vivaient dans ces forêts depuis longtemps, avant même que celles-ci ne soient érigées en parc national. Je ne vois pas ce qui pouvaient faire à ce qu’ils détruisent lesdites forêts qui gardent leurs intérêts communs », dit-il dans un entretien avec SciDev.Net.

Ce d’autant plus que ces peuples pratiquent leurs rites dans ces forêts et en tirent toutes les ressources qui sont nécessaire à leur alimentation, à leur survie et à la construction de leur habitat.

Par ailleurs, « s’il fallait entrer profondément dans la vie des Batwa, ils sont majoritairement pauvres, non instruits et petits de taille. Où pourraient-ils trouver l’argent pour se payer des tronçonneuses dont je ne doute pas qu’ils n’avaient jamais vu ? » S’interroge Hubert Zagabe Zirirane.

« D’autres part, l’utilisation d’une machine qui pèse à peu près 25 kg et qui peut mesurer 1,20 mètre, par une personne qui mesure 1,40 mètres, je ne pense pas que ça puisse être aisé pour abattre tous ces arbres », dit-il.

Enfin, il fait savoir que les autorités nationales et provinciales contrôlent depuis longtemps les documents des acheteurs et transporteurs des produits forestiers ligneux en provenance de cette entité, et aucun Mutwa (singulier de Batwa) n’a jamais été intercepté ni arrêté.

Nouvelles stratégies de la conservation

Dès lors, Hubert Zagabe Zirirane pense que cette étude peut être bénéfique pour le bien-être de la communauté et la protection de ce patrimoine si les autorités à tous les niveaux, la prennent en considération.

Madeleine Bwenge, coordinatrice de l’organisation Action pour l’éducation environnementale, genre et développement durable au Kivu (AEGDK), relève que différentes études ont été réalisées antérieurement ; mais plus les années passent, plus la situation écologique du site de Kahuzi-Biega se dégrade.

D’où l’importance de cette étude. Car, dit-elle, « tous ces éléments devraient régulièrement faire l’objet d’analyses fiables en vue de retracer de nouvelles stratégies de la conservation de ce patrimoine qui est en danger perpétuel ».

Pour elle, cette étude « est bénéfique pour le bien-être de la communauté qui y trouve des moyens de survie mais également pour les institutions chargées de la protection dudit patrimoine car, elles peuvent s’en servir pour procéder à différentes évaluations ».

Toutefois, « l’étude devrait pousser plus loin les enquêtes en vue de dégager qui sont les auteurs directement reconnus de cette destruction, les destructeurs agissant dans l’ombre. Mais aussi pour savoir les causes et les conséquences de la destruction de ce patrimoine », suggère Madeleine Bwenge qui est par ailleurs chef de division honoraire de l’environnement, conservation de la nature, eaux et forêts.

Pour sa part, Mugisho Tabaro Charmant, environnementaliste et directeur gérant de l’organisation VégétCongo, estime que « cette étude est un appui pour comprendre l’aspect anthropologique des Batwa et pour les mettre au centre de la conservation de la nature tout en sachant qu’ils sont à la recherche des ressources pour leur survie ».

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