Lutte sénégalaise: à Rufisque, sur le sable de l’école Kaay Baxx, les héritiers de Modou Lô

Ce dimanche 5 avril aura lieu l’événement sportif le plus attendu de l’année au Sénégal : le combat de lutte avec frappe entre le roi des arènes Modou Lô et son redoutable challenger Sa Thiès dans la banlieue de la capitale. RFI a profité de l’occasion pour rendre visite à une école de lutte non loin de Dakar, à Rufisque, où se forgent dans le sable les champions de demain.

De notre envoyé spécial à Dakar,

En cette fin de journée, à une trentaine de kilomètres de Dakar, au bout de la sortie 10 de l’autoroute à péage, côté Rufisque, un terrain vague s’ouvre, nu, sans grillage ni tribune. C’est là que Kaay Baxx (« Deviens meilleur », en wolof) a planté son drapeau.

Sur le sable qui se refroidit, une trentaine de lutteurs s’échauffent, torse nu, ceinturés de nguimb. Les chutes claquent, les souffles se mêlent aux encouragements. À eux seuls, ils maintiennent debout une tradition qui fait du Sénégal un pays de lutteurs : 145 écuries, plus de 4 000 licenciés, des villages aux grandes villes, des arènes improvisées aux stades pleins à craquer.

Créée en octobre 2010, Kaay Baxx se veut plus qu’une simple écurie : une véritable école de lutte et de vie, dédiée « au développement et à la promotion de la lutte sénégalaise », selon le directeur technique Ameth Konaté. L’écurie compte aujourd’hui une soixantaine de licenciés, répartis en trois catégories : poids lourds, poids légers et minimes. Certains rêvent déjà d’arènes géantes, d’affiches en couleur et de cachets qui dépassent les 100 millions de francs CFA (150 000 euros), comme les grands ténors qui dominent aujourd’hui la discipline.

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Pour l’instant, la marche est encore longue. Les grands espoirs de la maison – Alboury, Petit Baye Fall, Limousine – n’ont pas encore touché un cachet supérieur à trois millions de francs CFA (4500 euros). Mais personne, ici, ne lâche le rêve, tous ont une tradition à perpétuer. Car Rufisque nourrit depuis longtemps la lutte : la ville a abrité la mythique arène Gabard Ndoye et enfanté des figures comme Aboulaye Ndiaye Falang, Mbaye Guèye Diop le « Lion de Djender », Yakou Sarr ou Songane Guèye. L’écurie, deux fois sacrée meilleure écurie du Sénégal aux Nguimb d’or, porte cette histoire.

Lutteurs, entraîneurs, dirigeants: une famille 

Au bord du terrain, immense silhouette qui se détache sur le ciel rougeoyant, Thiaka Faye domine les autres de toute sa hauteur. Plus de deux mètres, plus de 120 kilos sur la balance, champion de la CEDEAO en lutte africaine (+120 kg) en 2013, il a quitté l’écurie « Amoul Seral » pour rejoindre Kaay Baxx, sûr d’y avoir trouvé le bon port. « J’ai trouvé le cadre idéal pour ma progression. Il y a un gros potentiel dans l’écurie et on peut vraiment voir un jour quelqu’un de chez nous devenir roi des arènes ou champion d’Afrique. »

À quelques mètres, Alboury termine une série de combats d’entraînement. Torse nu, corps enduit de sable, il porte le nom de l’ancien roi du Djoloff, dont il est originaire. Lui est arrivé à Rufisque d’abord pour les études, avant de bifurquer définitivement vers la lutte. Il est aujourd’hui l’un des joyaux de Kaay Baxx. « J’ai grandi avec l’écurie, je peux dire que c’est ici que je suis devenu un homme. Ils ont tous contribué à mon éducation. Je suis parti très jeune de mon village, laissant mon père et ma mère derrière, c’est ici que j’ai beaucoup appris et reçu une éducation avec des valeurs. »

Deux lutteurs de "Kaay Bakh" à l'entraînement.
Deux lutteurs de « Kaay Bakh » à l’entraînement. © RFI/Ndiassé SAMBE

 

Au milieu des corps en mouvement, deux hommes veillent à la mécanique collective. D’abord Ameth Konaté, directeur technique de l’école de lutte Kaay Baxx, par ailleurs vice-président chargé de la vie des structures à la Fédération sénégalaise de lutte. Entre deux consignes, il jette un œil sur la cohésion du groupe, la rigueur des exercices, la sécurité des plus jeunes.

À ses côtés, s’égosille l’entraîneur principal, Malick Thiombane. C’est lui qui cadence les pas, corrige les appuis, repositionne les mains sur le nguimb, rappelle qu’un bon lutteur, c’est d’abord une bonne base. Ancien pensionnaire des arènes, il reste dans les mémoires comme le premier à avoir battu l’ex-ténor de Fass Papa Sow. Sa carrière s’est pourtant arrêtée trop tôt, fauchée par le manque de moyens et de structures d’encadrement. « Les gosses ont beaucoup de chance, aujourd’hui la lutte a évolué et ils sont bien encadrés. Si j’avais ça à mon époque, j’aurais pu aller loin car j’avais beaucoup de qualités. »

Pour lui, implanter une écurie dans une ville comme Rufisque dépasse de loin le seul enjeu sportif. « Cela permet d’occuper les jeunes, de les garder physiquement sains, et d’empêcher qu’ils aillent se fourrer dans des problèmes liés à la jeunesse. »

Discipline, dérapages et deuxième chance

Si Kaay Baxx respire la sueur et la compétition, l’écurie revendique aussi une mission éducative. Au centre de cette philosophie, le président Gorgui Ciss, regard vigilant et parole posée. Pour lui, la lutte ne se résume pas à la force brute. « Quand vous prenez soin d’un enfant et que vous l’entraînez à la lutte pendant des années, un jour, il sera sûr de sa force, car il aura acquis de la puissance physique et la confiance qui va avec. S’il n’y a pas des gens responsables pour lui montrer comment bien utiliser cette force pour lui, pour la société, cela peut être dangereux. C’est pour cela que l’on entraîne les jeunes à devenir meilleurs, meilleurs lutteurs, mais surtout de meilleurs hommes. »

À Kaay Baxx, l’éducation est donc centrale, le règlement intérieur est là pour le rappeler, et les règles concernent tout le monde, des dirigeants aux plus jeunes minimes : ponctualité, respect des entraîneurs, tolérance zéro pour certains comportements. L’image de l’écurie est un capital précieux, et Kaay Baxx sait ce que coûte une faute.

L’épisode est encore dans toutes les têtes : il y a quelque temps, le capitaine de l’écurie, le fougueux Petit Baye Fall, a perdu son sang-froid sur un plateau de télévision. En direct, face à son adversaire Boy Dakar, il lui assène deux coups de poing, alors qu’ils étaient là pour promouvoir leur combat. Le geste fait le tour des réseaux, ternit l’image de la lutte et celle de son écurie.

« Je crois que j’ai été durement puni car la vidéo a été virale et j’ai eu la honte internationale en plus de mes trois ans de suspension. Cela a été une terrible erreur », regrette encore le lutteur.

Petit Baye Fall purge sa peine, mais la leçon a laissé des traces. Aujourd’hui, le plus ancien de l’écurie veut se racheter, transmettre autre chose que la colère à ses jeunes frères de sable. « Tout ce que je leur conseille, c’est de suivre leur passion, la lutte, mais en continuant leurs études. Même si tu ne vas pas à l’école, il faut quand même se former à un métier au cas où la lutte ne marcherait pas. Le pays a besoin de gens disciplinés et bien formés. »

Lui n’a jamais cessé de travailler, loin des caméras. Il est pêcheur. Il part en mer la nuit, lutte contre les vagues, revient au petit matin, dort quelques heures, puis enfile son nguimb pour s’entraîner l’après-midi.

Une double vie, rude, qui résume bien la condition des lutteurs de Kaay Baxx : des hommes qui, en attendant les grandes affiches, les gros cachets, s’accrochent à la mer dans cette ville de pêcheurs.

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