En Afrique centrale, qui veut vraiment vaincre les ADF ? [2/2]

Trente ans d’opérations militaires, des millions de dollars dépensés : en 2026, les ADF tuent encore. Ce bilan ne s’explique pas seulement par l’habileté d’un groupe armé. Il s’explique aussi par des complicités internes, des intérêts économiques qui parasitent la lutte, une fragmentation des acteurs censés le combattre, et une question que personne ne pose vraiment : qui a réellement intérêt à ce que les ADF soient vaincus ?

Essayer d’écraser une mouche avec un marteau

Le 30 novembre 2021, deux semaines après des attentats à Kampala revendiqués par le groupe État islamique et attribués aux ADF, l‘Ouganda lance l’opération Shujaa aux côtés des Forces armées congolaises (FARDC) : artillerie lourde, frappes aériennes, entre 2 000 et 4 000 soldats. En mars 2022, le porte-parole des FARDC annonce que « tous les sanctuaires, tous les quartiers généraux, toutes les places fortes des ADF ont été détruits ». C’est faux.

Le rapport publié en juin 2022 par le Groupe d’étude sur le Congo (GEC) et l’institut Ebuteli, fondé sur 47 entretiens conduits à Kinshasa et Kampala, est sans ambiguïté. L’opération a dispersé les ADF, qui se sont simplement déplacés vers l’ouest, en direction de Mambasa, une localité de la province de l’Ituri, y provoquant une augmentation des attaques. Selon le Baromètre sécuritaire du Kivu, 119 civils ont été tués par les ADF en mars 2022, soit davantage que la moyenne des huit mois précédant l’opération.

Les évaluations recueillies par les chercheurs sont cinglantes. Un diplomate qui suivait les opérations de près les résume en une formule : essayer d’écraser une mouche avec un marteau. Des analystes soulignent que le nombre de soldats engagés, sur un territoire aussi vaste, ne permettait que de repousser les combattants vers des positions plus éloignées. Pire : l’opération a rendu la frontière moins sûre. Les ADF sont réapparus dans la chefferie de Watalinga, dans la province du Nord-Kivu, épargnée depuis des années.

Les données d’Insecurity Insight, publiées en avril 2025, confirment l’échec à long terme. Les violences de l’ADF ont certes diminué depuis leur pic de 2022, avec une moyenne de six attaques mensuelles entre janvier et avril 2025, contre 30 en 2022. Mais cette baisse s’explique principalement par le fait que les FARDC ont depuis 2024 redirigé leurs ressources vers le front du M23, groupe armé soutenu par le Rwanda. La pression sur les ADF s’est relâchée non parce que le groupe est vaincu, mais parce qu’une autre urgence a pris le dessus.

Les drapeaux de la République démocratique du Congo sont entourés de bougies à Beni le 7 décembre 2022 lors d'une veillée de prière en mémoire des victimes des troubles en cours dans l'Est du pays.
Les drapeaux de la République démocratique du Congo sont entourés de bougies à Beni le 7 décembre 2022 lors d’une veillée de prière en mémoire des victimes des troubles en cours dans l’Est du pays. AFP – SEBASTIEN KITSA MUSAYI

Ils disparaissent avant l’arrivée des renforts

Un rapport de l’Institut français des relations internationales (Ifri) documente avec précision ce qui rend les ADF si difficiles à fixer militairement : ils sont en mobilité permanente. Ils ne s’attaquent pas directement aux positions militaires, ils les contournent pour frapper les civils là où la présence de l’armée est nulle. Ils frappent au coucher du soleil. Ils disparaissent avant que les renforts n’arrivent.

Face aux opérations conjointes, la réponse est toujours la même : se scinder en petits groupes, multiplier les attaques dans les villages et les champs, utiliser des engins explosifs improvisés en milieu urbain. Le quartier général Madina, qui existe depuis 2008, a été déplacé au moins cinq fois. En 2024, face à l’offensive Shujaa, il a été transféré dans le territoire de Mambasa, en Ituri.

Un commandant de l’armée congolaise, cité par l’Ifri, admet implicitement le problème lorsqu’il explique dépendre des informations transmises par les femmes qui s’échappent des ADF pour « actualiser les données » : aveu d’un renseignement militaire propre insuffisant. Le rapport du Panel 1 du Forum provincial de paix sur la problématique ADF, qui s’est tenu à Beni du 22 au 25 février 2026, place l’« adaptation constante des ADF aux stratégies militaires » au premier rang des facteurs structurels d’échec.

 

« Une mafia au sein » de l’armée ?

Dès 2014, le Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’homme (BCNUDH) indiquait que des militaires des FARDC auraient agi en complicité avec des combattants des ADF dans deux incidents à Beni (Nord-Kivu), causant selon ses enquêteurs la mort de 15 civils. Le lieutenant-colonel Birotso Nzanzu a été condamné pour l’assassinat du général Mamadou Ndala, commandant des opérations et héros national en RDC. Selon le témoignage d’un ancien combattant des ADF recueilli lors du procès de Birotso Nzanzu, ce dernier aurait reçu 27 000 dollars du groupe. C’était en 2014.

En avril 2022, Jean-Baptiste Muhindo Kasweka (alors député national) dénonce, après un nouveau massacre : « Le 5 avril 2022, la population a mis la main sur deux présumées ADF mais revendiqués comme simples coupeurs de bois au service d’un commandant FARDC de la place. La population des villages attaqués réclame la relève des troupes […] dont le comportement frise une complicité avérée avec les présumés auteurs des massacres. Cela ressemble à une mafia au sein de leurs unités. »

Dix ans ont passé depuis les premiers faits documentés. Le problème n’est pas résolu. Sur la base d’entretiens approfondis conduits à Beni, Butembo (Nord-Kivu) et Bunia (Ituri) en 2023 et 2024, l’Ifri rapporte que les ADF disposeraient d’un réseau local incluant des complices dans les services de sécurité congolais. Ces collaborateurs informeraient le groupe des mouvements de l’armée et lui permettraient d’éviter les embuscades, de frapper là où la présence militaire est nulle.

L’attentat du 25 janvier 2023 au marché de Beni « Ma Campagne » en donne une illustration précise. L’enquête reconstituera une chaîne de complicités : un premier individu recruté lors d’un séjour en prison à Kangbayi (à Beni), où il avait rencontré un collaborateur ADF ; ce premier recruteur entraînant deux complices, dont un chauffeur de moto-taxi ; le tout avec la coopération présumée du chef de la police de Butembo. Puis, la prison comme espace de recrutement, la moto comme vecteur d’intégration, la complicité policière comme protection.

À ces complicités s’ajoute un phénomène que documente Justin Mwetaminwa dans une note publiée par l’Ifri en mai 2025 : les « faux ADF », des groupes de jeunes bandits congolais qui imiteraient les méthodes du groupe pour voler du cacao dans les champs. Trois d’entre eux sont mentionnés les « Tentera », les « Sangabalende », les « Ram », qui seraient parfois instrumentalisés par des militaires et des commerçants. Selon des entretiens conduits par le chercheur sur le terrain en 2023 et 2024, des officiers du régiment 1201 auraient déployé des soldats pour faire récolter du cacao dans les champs de civils à leur propre compte ; dans certains cas, les militaires auraient eux-mêmes séché et vendu le cacao aux acheteurs ougandais. Cette prédation prospère dans l’insécurité créée par les ADF. Elle l’entretient à son tour.

Deogratias Kasereka, chef du village de Mukondi, fouille les vestiges d’une maison incendiée lors d’une attaque attribuée aux ADF à Mukondi, à environ 30 kilomètres de la ville de Beni, dans l’est de la République démocratique du Congo, le 10 mars 2023.
Deogratias Kasereka, chef du village de Mukondi, fouille les vestiges d’une maison incendiée lors d’une attaque attribuée aux ADF à Mukondi, à environ 30 kilomètres de la ville de Beni, dans l’est de la République démocratique du Congo, le 10 mars 2023. AFP – JOEL BIBUYA

Les routes, le pétrole, les minerais : d’autres raisons d’être là

Dans un rapport publié en juin 2022 et intitulé « Combattre les ADF ou sécuriser les intérêts économiques ? », le Groupe d’étude sur le Congo et l’institut congolais Ebuteli avancent, sur la base de 47 entretiens conduits à Kinshasa et Kampala, que l’opération Shujaa répondrait simultanément à d’autres impératifs qui distordent sa stratégie.

Le premier est commercial : dans les années précédant Shujaa, Ouganda et RDC avaient signé des accords pour la construction de 1 182 kilomètres de routes entre les deux pays, pour 335 millions de dollars. La société désignée pour les construire, Dott Services, est décrite par plusieurs analystes interrogés par le GEC comme proche des cercles dirigeants ougandais. La chronologie est parlante : l’Uganda People’s Defence Force (UPDF) lance ses attaques contre les ADF le 30 novembre 2021 ; la construction routière démarre le 3 décembre. Un protocole d’accord entre les états-majors avait été signé dès octobre 2021, avant les attentats de Kampala. Ces routes serviront les exportations ougandaises vers la RDC, marché représentant 330 millions de dollars d’exportations informelles en 2019.

Le deuxième est pétrolier : les gisements du lac Albert contiennent entre 1 milliard et 1,4 milliard de barils. Le projet Tilenga de TotalEnergies et le projet Kingfisher de la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) nécessitent un environnement sécurisé. Un analyste confie aux chercheurs du GEC : « Les investisseurs sont particulièrement nerveux à l’idée d’attaques contre les infrastructures pétrolières. Une attaque de pipeline serait catastrophique, comme le serait un cas de force majeure sur les puits. » Depuis 2016, l’armée française forme les troupes ougandaises à la guerre en montagne. Selon le rapport du GEC, Emmanuel Macron écrivait en 2021 au président ougandais Yoweri Museveni vouloir « accélérer la construction de l’oléoduc EACOP », l’East African Crude Oil Pipeline.

Le troisième est minier : en novembre 2020, Dott Services signe un contrat avec la société minière publique congolaise Sakima, acquérant 70% d’une coentreprise sur des sites stratégiques du Maniema (province à l’est du Nord-Kivu et du Sud-Kivu), riches en étain, tantale, tungstène et or.

Ces intérêts ne signifient pas que la lutte contre les ADF est une fiction. Ils créeraient des distorsions stratégiques réelles, selon des experts. Selon des sources proches de l’UPDF interrogées par le GEC, un des objectifs de l’opération aurait été la création d’une zone tampon le long de la frontière, plutôt que la neutralisation durable des ADF. L’opération aurait également irrité le Rwanda, contribuant selon plusieurs diplomates et analystes interrogés par le GEC à la résurgence de la rébellion du M23, dont l’intensification depuis 2022 a précisément détourné les FARDC de la lutte contre les ADF.

Des personnes déplacées fuient le lieu d'une attaque prétendument perpétrée par le groupe rebelle Forces démocratiques alliées (ADF) dans le village de Halungupa près de Beni le 18 février 2020.
Des personnes déplacées fuient le lieu d’une attaque prétendument perpétrée par le groupe rebelle Forces démocratiques alliées (ADF) dans le village de Halungupa près de Beni le 18 février 2020. AFP – ALEXIS HUGUET

Des mécanismes qui existent mais « à renforcer » ou « non-effectifs »

La région des Grands Lacs dispose d’un cadre institutionnel de coopération contre le terrorisme. La Conférence internationale sur la région (CIRGL) a mis en place des centres de fusion du renseignement, un mécanisme élargi de vérification conjoint, des engagements de non-agression et de non-soutien aux groupes armés. Au niveau africain, l’Union africaine dispose de mécanismes antiterroristes. Quant à l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol), elle facilite le partage de renseignements en temps réel.

Sur le terrain, le diagnostic du Forum de Beni est sévère. La présentation de CT Pascal-Charmant Wandambi, chef de projet « Peace Beyond Borders » au Pôle Institute, dresse l’inventaire des mécanismes transfrontaliers étatiques, avec une coalition FARDC-UPDF effective, une action militaire conjointe effective, mais un partage de renseignements au sein de la coalition à renforcer, tout comme la sécurisation conjointe des frontières, et enfin une harmonisation judiciaire non-effective.

Ce dernier constat dit l’essentiel. Aucun mécanisme ne permet à ce jour la poursuite transfrontalière coordonnée des commandants ADF entre RDC et Ouganda, selon CT Pascal-Charmant Wandambi. Le rapport du Panel 1 du Forum de Beni recommande en conséquence la « création d’un tribunal international sur les crimes commis par les terroristes ADF ». Cette recommandation, formulée 30 ans après le début des activités du groupe, mesure l’ampleur du vide.

La présentation de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) au même Forum reconnaît que ses capacités ont été réduites par des contraintes budgétaires, ce que le document formule, en anglais, comme l’« activation du plan de contingence de liquidités ».

 

Une impunité que personne ne rompt

La lutte contre les ADF souffre d’un déficit judiciaire structurel. Les poursuites contre les membres du groupe sont rares. Les condamnations, plus rares encore, dénoncent les acteurs de la société civile. En 2016, un procès s’était ouvert à Beni contre 179 présumés membres ou complices des ADF. Il a duré 17 mois. À l’issue de la procédure, la Cour militaire du Nord-Kivu a semblé, selon une note de l’Ifri, entièrement accréditer la thèse selon laquelle les Nande – une population bantoue d’Afrique centrale établie dans l’est de la RDC – apportaient une aide aux ADF. Une généralisation que l’analyste Justin Mwetaminwa qualifie d’abusive, et qui s’ajoutait aux accusations similaires portées par l’armée depuis 2016. La communauté Nande est pourtant la principale victime du groupe. Cette accusation collective a endommagé durablement la relation de confiance entre l’armée et la population locale. L’Ifri montre, à travers plusieurs exemples, que la coopération de la population locale est déterminante dans la lutte contre les ADF : des motards ravitaillant le groupe ont été dénoncés par des habitants, des femmes échappées des camps ont fourni des renseignements décisifs. Fragiliser cette coopération pour des raisons de commodité judiciaire ou d’imputation politique revient à se priver de l’un des seuls outils qui fonctionnent. Ce déficit judiciaire crée par ailleurs, selon plusieurs participants au Forum de Beni, une situation où les atrocités ne sont pas suivies de poursuites suffisamment sérieuses. Il décourage les témoins. Il prive les autorités d’informations cruciales.

Un convoi de soldats des FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo) sur le pont de Loya sur l'axe Beni-Komanda considéré comme l'axe de la mort dans le chefferie de Walese Vonkutu le 19 mars 2022.
Un convoi de soldats des FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo) sur le pont de Loya sur l’axe Beni-Komanda considéré comme l’axe de la mort dans le chefferie de Walese Vonkutu le 19 mars 2022. AFP – SEBASTIEN KITSA MUSAYI

La déradicalisation, option qu’on évite

Plusieurs acteurs ont tenté des approches non militaires. La synergie entre une structure ougandaise, la Foundation of Rwenzori Abductee’s and Returnees Organization (Foraro), et une congolaise, la Ukweli Defection Comity (UDC), avec l’appui de la Bridgeway Foundation, réalise le traçage familial des ex-combattants et ex-otages libérés, la réconciliation familiale et la réinsertion communautaire. Depuis les opérations Shujaa, plus de 1 300 cents personnes auraient réussi à quitter le groupe, selon l’exposé présenté au Forum de Beni en février 2026, un chiffre qui englobe à la fois des défections volontaires et des libérations.

Le même document souligne que la RDC ne dispose d’aucun centre de déradicalisation dédié, contraignant les autorités à envoyer régulièrement les ex-otages en Ouganda pour y être pris en charge, contrainte logistique et psychologique pour des personnes dont les familles sont en RDC. La première recommandation concrète du Forum de Beni est celle-ci : « Qu’un centre de déradicalisation soit créé à Beni pour un bon accompagnement des ex-otages. » Et ce, 33 ans après les premières activités du groupe…

 

La question que personne ne pose

Maître Omar Kavota, président du Centre d’étude pour la promotion de la paix et les droits de l’homme (Cepadho), a posé en principe, en ouverture de sa présentation au Forum de Beni, une phrase que 30 ans de conflit lui ont enseignée : « Si nous comprenions tous en même temps et communiquions tous de la même manière, l’ADF-MTM serait vaincue il y a longtemps. »

Ce diagnostic pointe le facteur dominant : la fragmentation. Les armées de la RDC et de l’Ouganda partageraient imparfaitement leurs renseignements, selon plusieurs sources. Les acteurs civils et militaires se méfient. Les États de la région ont des intérêts contradictoires. La communauté internationale finance des programmes sans continuité. Les opérations militaires s’interrompent, permettant au groupe de se reconstituer.

Au bout du compte, c’est dans cette fragmentation qu’il faut peut-être chercher une partie de l’explication des chiffres : au moins 12 750 civils auraient été tués depuis octobre 2014, selon les estimations du Cepadho présentées au Forum.

Le Forum de Beni a dessiné les contours d’une réponse : pression militaire constante et sans interruption, harmonisation judiciaire réelle entre États, démantèlement des réseaux de financement du terrorisme, création de centres de déradicalisation, investissements dans des opportunités économiques pour la jeunesse.

Reste une question que le Forum n’a pas posée à voix haute, mais que le rapport du GEC/Ebuteli rend difficile à esquiver : parmi les acteurs capables de mettre en œuvre cette stratégie, qui a réellement intérêt à ce que les ADF soient vaincus ?

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