Starlink au Sahel: ce «système crypté» a permis de coordonner les dernières offensives au Mali

Une parabole blanche qui permet de se connecter n’importe où : au Sahel, les groupes armés utilisent de plus en plus le système internet satellitaire Starlink, d’Elon Musk, dans des zones non couvertes par le réseau classique. Un véritable trafic s’est organisé, selon Fiacre Vidjingninou, chercheur associé à l’institut Egmont de Bruxelles. Un défi pour les gouvernements et armées de la région. Il est l’invité du jour.
RFI : Comment ça fonctionne un kit Starlink et combien ça coûte ?
Fiacre Vidjingninou : C’est très simple. Un kit Starlink, c’est une antenne que vous reliez à un émetteur de signal wifi. Vous le déployez et puis c’est parti sur une zone dégagée. Vous avez la connexion à peu près dans les cinq minutes qui suivent. En Afrique de l’Ouest, en tout cas, pour ce que je sais, au Bénin, au Niger, c’est entre 350 et 400 000 francs CFA, environ 600 €.
À quelles fins les groupes armés en particulier utilisent-ils cette technologie ?
Pour ce qu’on a pu documenter, essentiellement, ils essaient d’échapper aux circuits de suivi des communications mis en place dans les pays par les forces loyalistes qui essaient de contrôler, par différents systèmes de décryptage de communications, les appels ou via les messageries, même dites cryptées.
Et donc ça permet à ces groupes de faire de la coordination, de la communication interne, de la propagande également ?
C’est utilisé à toutes ces fins là que vous venez de citer. Vous pouvez alors communiquer entre les différentes équipes sur le terrain. Déjà en juin 2025, on l’a documenté avec le Jnim et l’EIGS au Mali, qui ont fait des offensives coordonnées sur trois fronts simultanés près du camp de Boulkessi, l’assaut de Tombouctou et l’assaut de l’aéroport. La coordination des équipes n’a été possible que grâce au système de communication par messagerie cryptée. Après, de n’importe où, ils peuvent envoyer des vidéos sur leurs différents sites grâce toujours à cette connexion.
Vous avez cité le Jnim, l’EIGS… Comment ces groupes se procurent-ils ces kits Starlink ? Comment ça circule ?
Le plus gros du lot des kits Starlink qui sont vendus aujourd’hui dans le Sahel, ça vient du Nigeria. Il y a les douaniers, il y a les policiers ici et là, on leur glisse quelques billets de banque et c’est cela qu’ils vendent après, à 400 000 francs CFA. Mais le gros du business, en réalité, c’est après avoir vendu le kit. Il y a la connexion tous les mois qu’il faut payer, l’abonnement…. C’est ça le vrai business.
Concrètement, ça veut dire que les trafiquants contrôlent la connexion et « facturent » leurs clients ?
Voilà, c’est-à-dire qu’ils ont des cartes bancaires pour faire les abonnements et c’est ça qu’ils vendent. Au lieu par exemple de 30 000 francs CFA une connexion, ils peuvent vendre soit à 60 000, soit à 80 000.
Et en face, alors, que peuvent faire les États, les armées nationales, voire la Cédéao ?
Alors malheureusement, rien sur la connexion via satellite. C’est très compliqué de pouvoir faire des interceptions de signal si ce n’est de collaborer avec Starlink, si SpaceX leur permet de couper par zone. Ce qui quand même fait sourire, c’est que les pays du Sahel ont tout le temps crié « indépendance, indépendance » et aujourd’hui, ils sont face à une situation qui les oblige à parler avec les Américains, éventuellement pour trouver des solutions à cette histoire.
Plusieurs pays africains ont autorisé le déploiement de Starlink sur leur territoire. Il y a par exemple le Mali, le Niger, le Tchad également. Qu’est-ce que ça change ? Est-ce que cette légalisation permet d’atténuer l’utilisation du système par des groupes jihadistes par exemple ?
Je peux vous dire que, même quand le Bénin n’avait pas autorisé, il suffisait de de se localiser au Nigeria par exemple pour avoir une connexion. Le fait de légaliser l’utilisation de Starlink dans un pays ne permet pas, en tant que tel, de contrôler ce qui est transmis ou ce qui est reçu. Pas du tout. Et Starlink est devenu sans le vouloir un acteur de ce conflit-là.
Et quels scénarii vous imaginez pour les années à venir ? Est-ce qu’on se dirige vers plus de régulation, une surutilisation accrue de cette technologie avec de possibles alternatives à Starlink comme la constellation du groupe Amazon ?
Il y aura beaucoup plus d’offres très prochainement avec cette nouvelle constellation proposée par Amazon. Qui dit beaucoup plus d’offres : les coûts vont sûrement baisser et il y aura une plus forte utilisation. Et du côté de la lutte contre le jihadisme, il va falloir réfléchir à trouver des solutions par rapport au contrôle de ce qui est envoyé et ce qui est reçu.



