Financement libyen: Nicolas Sarkozy de retour devant la justice pour le procès en appel

L’ancien chef d’État français et dix autres prévenus sont jugés en appel à partir d’aujourd’hui dans l’affaire des soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007. Les débats, qui seront menés par une nouvelle équipe de magistrats, doivent durer jusqu’au 3 juin. Tour d’horizon des prévenus, tous présumés innocents.

● Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy est le principal prévenu de ce second procès hors norme. Il comparaît pour « recel de détournement de fonds publics, corruption passive, financement illégal de campagne électorale et association de malfaiteurs » et risque jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

En première instance, l’ex-président français a été relaxé des trois premiers chefs d’accusation mais condamné pour « association de malfaiteurs ». Il a écopé d’une peine de cinq ans de prison avec mandat de dépôt à effet différé et exécution provisoire, 100 000 euros d’amende ainsi qu’une peine d’inéligibilité de cinq ans. Une sanction justifiée par le tribunal en raison de la « gravité exceptionnelle » des faits, « de nature à altérer la confiance des citoyens dans ceux qui les représentent et sont censés agir dans le sens de l’intérêt général, mais aussi dans les institutions mêmes de la République ».

Nicolas Sarkozy avait été reconnu coupable d’avoir, en 2005, laissé Claude Guéant et Brice Hortefeux, ses deux plus proches collaborateurs, démarcher les autorités libyennes afin d’obtenir des soutiens financiers en vue d’un financement de sa campagne électorale de 2007, en échange de possibles contreparties financières et industrielles visant à faciliter le retour de Mouammar Kadhafi sur la scène internationale.

En octobre 2005, Claude Guéant se rend en Libye, puis Brice Hortefeux fait de même deux mois plus tard, en décembre. Selon l’accusation, c’est le point de départ du « pacte de corruption ».

« Deux rencontres occultes », d’après le premier jugement, sous l’autorité et pour le compte de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et prétendant à l’Élysée. Ce dernier ne pouvait ignorer les raisons du déplacement en Libye de ses deux proches, selon les magistrats : « [Claude Guéant et Brice Hortefeux] n’ont pu manquer de lui en rendre compte ». L’inverse « n’est pas crédible au regard de leurs relations de proximité et du risque qu’ils faisaient ainsi prendre aussi bien au ministre qu’au candidat ».

L’enquête n’a pas établi que des fonds libyens ont atterri dans les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy, concèdent les juges. Mais, selon le tribunal de première instance, le simple fait que le « pacte corruptif » ait été préparé et conclu en vue de recourir à un tel financement est condamnable, indépendamment du fait qu’aucun financement illicite n’ait été constaté.

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Le jugement de première instance, vertement dénoncé par l’ancien locataire de l’Élysée, l’avait conduit derrière les barreaux de la prison de la Santé à Paris, fait inédit pour un ex-chef d’État dans l’histoire de la République française. Il en est finalement sorti le 10 novembre 2025. Une libération sous condition, car depuis cette date, l’ex-champion de la droite a l’interdiction de quitter le territoire français et d’entrer en contact avec les autres prévenus de l’affaire.

Les enjeux de cette nouvelle audience n’ont jamais été aussi écrasants pour Nicolas Sarkozy. Avec ce second procès, l’ancien président français, âgé de 71 ans, joue tout simplement sa liberté. Convaincra-t-il de son innocence, qu’il clame depuis le début de l’affaire ? Ou sera-t-il de nouveau condamné à de la prison ferme, et si oui, pour combien de temps ?

Ses avocats, sollicités par RFI, n’ont pas donné suite ou ont fait savoir qu’ils ne prendraient pas la parole avant le début de l’audience. Nicolas Sarkozy n’a pas prévu de changer de ligne de défense. Au contraire, il la muscle. L’ancien chef d’État s’adjoint les services d’un troisième avocat, Sébastien Schapira, qui rejoint ses deux autres conseils, Christophe Ingrain et Jean-Michel Darrois. « L’objectif est d’avoir un regard neuf sur ce dossier », fait savoir son entourage.

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● Brice Hortefeux et Claude Guéant

Deux proches de l’ex-président sont également rejugés. Il s’agit de Brice Hortefeux et Claude Guéant.

Brice Hortefeux comparaît pour association de malfaiteurs et complicité de financement illégal de campagne électorale. En première instance, il avait été relaxé du second délit, mais condamné pour le premier à une peine de deux ans de prison.

De son côté, Claude Guéant est jugé pour association de malfaiteurs, corruption passive, trafic d’influence passif, faux et usage de faux, blanchiment aggravé de corruption et trafic d’influence. En première instance, il avait été condamné pour l’ensemble de ces délits à une peine de six ans de prison, sans pour autant être incarcéré en raison de son état de santé.

En 2005, les deux hommes sont de proches collaborateurs de Nicolas Sarkozy, qui occupe le poste de ministre de l’Intérieur. Claude Guéant est son directeur de cabinet et Brice Hortefeux son ami d’enfance. Cette année-là, ils se rendent en Libye en dehors des circuits officiels. Tous deux y rencontrent Abdallah al-Senoussi, chef des services secrets libyens et beau-frère du colonel Kadhafi. Cet homme a été condamné en 1999 en France à la perpétuité par contumace pour l’attentat contre l’avion DC-10 de la compagnie UTA, dix ans plus tôt, dans lequel 170 personnes périrent, dont 54 Français.

Selon l’accusation, c’est à l’occasion de la rencontre entre Abdallah al-Senoussi et Claude Guéant que se serait noué le pacte de corruption. Ce dernier lui aurait promis la levée du mandat d’arrêt le visant et une réhabilitation de la Libye sur la scène internationale en échange de la promesse d’un financement de la campagne présidentielle de 2007.

En première instance, Claude Guéant et Brice Hortefeux avaient expliqué ne pas avoir souhaité la rencontre avec Abdallah al-Senoussi, évoquant un « piège », un « guet-apens », tendu par l’organisateur de l’entrevue, l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, décédé le 23 septembre 2025. Le tribunal les avait condamnés, estimant qu’ils n’avaient donné « aucune explication cohérente et crédible » au sujet de leurs déplacements en Libye.

L’ensemble des prévenus, à commencer par Nicolas Sarkozy, ont toujours contesté l’idée d’un « pacte de corruption » avec le régime libyen. « Vous ne trouverez jamais un centime libyen dans ma campagne », avait soutenu l’ancien chef d’État français lors du premier procès.

Pourtant, plusieurs transferts d’argent sont évoqués entre Paris et Tripoli entre 2006 et début 2007. Lors d’une audition devant la Cour pénale internationale en 2012, Abdallah al-Senoussi affirme avoir personnellement supervisé le transfert de 5 millions d’euros vers la campagne de Nicolas Sarkozy par l’intermédiaire de Claude Guéant et Ziad Takieddine.

À son tour, Ziad Takieddine affirme en 2016, dans les colonnes de Mediapart, avoir transporté 5 millions d’euros dans trois valises d’argent liquide entre Tripoli et Paris, dont deux à destination de Claude Guéant et une à destination de Nicolas Sarkozy. Mais l’homme d’affaires franco-libanais a changé de version à plusieurs reprises à ce sujet.

Autre élément troublant : la location d’un coffre-fort à quelques encablures du quartier général de l’UMP par Claude Guéant en 2007. D’après les explications de l’ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy en première instance, il a servi à stocker des discours de l’ex-président et des documents confidentiels. Les enquêteurs soupçonnent que ce coffre ait pu servir à entreposer de l’argent liquide venant de Libye.

L’ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy est par ailleurs suspecté d’enrichissement personnel. En mars 2008, alors qu’il est secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant reçoit en provenance de Malaisie un virement de 500 000 euros dont il se sert pour acheter un appartement à Paris. Selon l’octogénaire, la somme provient de la vente de deux tableaux flamands. Dans les faits, les fonds ont suivi un parcours complexe impliquant un avocat malaisien, Sivajothi Rajendram, un expert franco-djiboutien, Wahib Nacer, et un homme d’affaires saoudien, Khalid Bugshan.

Selon l’accusation, ces toiles flamandes ont servi à maquiller un versement occulte, provenant de l’intermédiaire Alexandre Djouhri, en échange d’interventions futures en sa faveur. De la corruption, donc.

● Thierry Gaubert

Thierry Gaubert est un ancien intime de Nicolas Sarkozy. Il était son collaborateur à la mairie de Neuilly-sur-Seine. Il est à nouveau jugé pour association de malfaiteurs. En première instance, le tribunal avait demandé l’extinction des poursuites le concernant.

Dans cette affaire, Thierry Gaubert est soupçonné d’avoir reçu sur un compte aux Bahamas un virement de 400 000 euros de la part d’une société offshore détenue par Ziad Takieddine et alimentée par des fonds libyens. Des retraits en liquide de cet argent sont repérés par les enquêteurs en 2006 et 2007. Les magistrats financiers soupçonnent que ces fonds aient pu alimenter la campagne de Nicolas Sarkozy.

En première instance, Thierry Gaubert avait donné une toute autre explication de l’utilité de ces espèces, qui selon lui devaient permettre de financer les travaux de la maison d’un ami en Colombie.

● Éric Woerth

Relaxé en première instance, Éric Woerth est rejugé pour « complicité de financement illégal de campagne électorale » en raison de l’appel interjeté par le parquet national financier. Il encourt un an de prison ferme.

Au moment des faits dénoncés, Éric Woerth est le trésorier de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. Les juges d’instruction lui reprochent d’avoir contribué à l’utilisation massive d’espèces non déclarées lors de la course à l’Élysée pour environ 35 000 euros. Cet argent a été distribué aux équipes de campagne à titre de primes.

D’où proviennent ces espèces ? De dons anonymes envoyés par des militants via la Poste et certainement pas de Libye, avait soutenu en première instance Éric Woerth.

● Alexandre Djouhri

Avec Ziad Takieddine, il est l’autre intermédiaire sulfureux de ce dossier. Alexandre Djouhri, homme d’affaires franco-algérien, est jugé pour corruption, blanchiment aggravé de fraude fiscale, association de malfaiteurs et trafic d’influence.

En première instance, il avait été condamné pour tous ces délits (sauf celui de corruption) à une peine de six ans d’emprisonnement avec mandat de dépôt à effet immédiat et trois millions d’euros d’amende, soit la plus lourde sanction prononcée par le tribunal correctionnel. Un jugement qui l’a conduit en prison, dont il est finalement sorti fin 2025.

Alexandre Djouhri est suspecté d’être au cœur de l’autre réseau de corruption allégué dans ce dossier, organisé autour de l’ancien argentier du régime libyen, Béchir Saleh. Après la chute du régime Kadhafi, ce dernier fuit vers la Tunisie, d’où il est ensuite exfiltré discrètement vers la France par Alexandre Djouhri.

Quelques jours après la publication d’un article de Mediapart sur un supposé accord de financement de la campagne de 2007 par des fonds libyens, Béchir Saleh est exfiltré une seconde fois, hors de France cette fois-ci, toujours grâce à Alexandre Djouhri. L’intermédiaire l’aide à rejoindre le Niger puis l’Afrique du Sud. Les enquêteurs estiment que cette nouvelle exfiltration a pu servir à empêcher Béchir Saleh de révéler ce qu’il savait d’un possible financement de la campagne de Nicolas Sarkozy.

Enfin, en mai 2008, Alexandre Djouhri vend une villa qu’il détenait à Mougins, au sud de la France, au fonds souverain libyen dirigé par Béchir Saleh. Les transactions sont effectuées avec le concours du banquier suisse Wahib Nacer et d’Ahmed Bugshan. Mais la villa est vendue à un prix bien supérieur au marché. Pour les enquêteurs, ce procédé pourrait avoir servi de couverture afin de transférer des fonds à Alexandre Djouhri, qui les aurait ensuite reversés en partie à l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy.

● Les autres prévenus

Quatre autres prévenus, cités précédemment, sont rejugés dans cette affaire : Béchir Saleh, Khalid Ali Bugshan, Wahib Nacer et Sivajothi Rajendram. Ils sont accusés de corruption passive, complicité de trafic d’influence, blanchiment aggravé de fraude fiscale et/ou association de malfaiteurs. En première instance, ils avaient été condamnés à des peines allant de 18 mois à cinq ans de prison.

Enfin, un ancien vice-président exécutif d’Airbus, Édouard Ullmo, est également rejugé pour avoir fait payer des commissions à Alexandre Djouhri en marge de la vente de 12 avions à la compagnie libyenne Afriqiyah Airways. Il avait été relaxé en première instance, mais le parquet national financier avait interjeté appel.

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