Sénégal: Décryptage d'une désinformation sur l'interdiction d'accouchement des libanaises

Au Sénégal, une allégation selon laquelle il est interdit aux Libanaises d’accoucher sur le territoire est devenue virale sur les réseaux sociaux en février 2026.
Dans la sous région ouest-africaine, ce n’est pas la première fois que la communauté libanaise est la cible de ce genre d’allégation dépourvue de fondement juridique.
Malgré des démentis formels (1, 2), le sujet alimente, sur les réseaux sociaux, le débat sur la réciprocité et le respect raciaux face aux injustices dont les africains seraient victimes au Liban. Notre enquête révèle comment la désinformation est utilisée pour des luttes idéologiques et raciales au Sénégal.
La polémique ne date pas d’aujourd’hui. Dans une vidéo le 4 novembre 2024, l’influenceur congolais Zack Mwekassa a affirmé qu’au Sénégal, il est désormais interdit aux femmes libanaises de faire des enfants. Il tire cette information d’une vidéo mal interprétée de Tahirou Sarr, alors candidat aux élections législatives.
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Capture d’écran de la publication du compte X Sissoko Sora DambaEn 2026, ce même narratif est repris sur les réseaux sociaux. Dans une publication le 8 février 2026, le compte X Sissoko Sora Damba a affirmé que « le Sénégal interdit désormais aux femmes libanaises d’accoucher sur le sol de la Terenga, reflétant une restriction similaire imposée aux Africains au Liban ». La publication est illustrée avec un photomontage où on peut voir le président Diomaye Faye.
La publication est rapidement devenue virale. Fin février 2026, elle a généré plus de 230 000 vues, plus de 1 000 partages et plus de 5 000 Likes. Selon les données de Meltwater, entre le 8 et le 11 février 2026, le sujet a été mentionné dans 950 publications pour une portée cumulée de plus de 1,39 million de personnes touchées.
Capture d’écran de la tendance des tendances de publications sur X / Source : MeltwaterSur Facebook, la publication a été reprise grâce au copier-coller par plusieurs comptes et pages. Elle a été également partagée dans plusieurs groupes Facebook dans le but d’amplifier sa portée. Selon Meta Content Library (MCL), entre le 8 et le 16 février 2026, la publication a été reprise 78 fois, ce qui a généré une audience de plus de 1,4 millions de vues et plus de 24 000 interactions y compris les commentaires et les partages.
Capture d’écran partiel des reprises de la publication sur Facebook . Source : MCL
Dans un article publié le 27 février 2026, AfricaCheck a démenti la rumeur. Selon l’organisation de vérification de fait, la rumeur est partie d’une déclaration mal rapportée de l’homme politique Tahirou Sarr qui avait proposé lors de la campagne électorale pour les législative de proposer un projet de loi portant sur « l’interdiction formelle aux femmes libanaises d’enfanter et d’accoucher au Sénégal de la même manière qu’il est interdit aux femmes noires de la faire au Liban ».
« En aucun moment, l’Etat du Sénégal n’a indiqué une interdiction d’accoucher sur le sol sénégalais à destination des libanaises. Par ailleurs, Mame Gor Ngom, directeur général du Bureau d’Information et de Communication du gouvernement (Bic-Gouv) du Sénégal a indiqué à l’Agence France-Presse (AFP) que l’Etat sénégalais n’avait aucune intention de voter une pareille loi », précise l’article d’AfricaCheck.
Analyse d’une manipulation aux relents idéologiques
La publication de Sissoko Sora Damba repose sur un procédé classique de manipulation de l’information qui consiste à attribuer une décision inexistante à une autorité politique afin de lui donner une apparence crédible. L’usage d’un photomontage montrant le président Bassirou Diomaye Faye a fait croire à plusieurs internautes qu’il s’agit d’une décision officielle, comme on peut le constater dans les réactions en commentaires.
« Longue vie à la nouvelle génération de présidents Africains. », « On appelle ça de la dignité. Merci président », « On devrait adopter cette loi ici au Cameroun », « Ça, c’est la véritable participation au rétablissement de l’ordre dans le monde. Et cela va se poursuivre chez les véritables panafricanistes », « All african countries need to do the same! ». Ces réactions montrent que plusieurs internautes considèrent la rumeur comme une information réelle et l’interprètent comme un acte politique fort.
Captures d’écran de quelques commentaires sur Facebook
En s’appuyant sur la réciprocité face aux discriminations qu’auraient subi les Africains au Liban, la rumeur a exploité le registre émotionnel et identitaire pour transformer une fausse information en un message de mobilisation anti-Libanais. Ce genre de désinformation vise probablement à alimenter un débat idéologique et racial déjà présent dans l’espace numérique ouest-africain afin d’exacerber les tensions entre communautés et influencer ou susciter des actions politiques.
Un « syndrôme xénophobe » qui nous vient de la Côte d’Ivoire ?
Comme au Sénégal, les Libanais sont ciblés par des campagnes de désinformation ou de discours de haine lors des élections législatives de décembre 2025 en Côte d’Ivoire. Tout est parti d’une vidéo publiée le 6 novembre 2025 dans laquelle Hussein El Khayat, un libanais naturalisé Ivoirien, évoque la possibilité pour les étranger naturalisés Ivoiriens d’être élu maire ou député. Cette vidéo a déclenché une vague de réactions sur les réseaux sociaux.
Dans un Live TikTok organisé le 9 septembre 2025 par l’influenceur Camille Makosso encore connu sous le nom de « Pasteur Général Camille Makosso », plusieurs internautes ont reproché aux Libanais de « maltraiter » les Africains noirs. Ce narratif a été repris dans plusieurs vidéos publiées sur TikTok (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10).
Dez.cocrane225 (plus de 1,1 million de followers) est l’un des influenceurs qui a le plus nourri ce narratif sur TikTok. Entre le 17 et le 19 novembre 2025, il a publié 3 vidéos (1, 2, 3) qui cumulent plus de 26 000 partages et plus de 3 300 commentaires. Dans deux de ces vidéos, il a repris une ancienne vidéo d’une femme de ménage ivoirienne qui aurait été victime de maltraitance chez un couple libanais en novembre 2024 au Liban.
Captures d’écran du profil de Dez.cocrane225 et de ses publications du 17 et 19 novembre 2025
Dans une autre vidéo postée le 6 novembre 2025 et partagée plus de 2 000 fois sur TikTok, l’internaute Riposte westaf renforce le narratif anti-Libanais déjà présent en ligne. Sur cette vidéo, il est écrit : « École libanaise en Côte d’Ivoire, pendant ce temps, les femmes noires sont interdites d’accoucher au Liban » et « Législative 2025 ».
Dans les commentaires, plusieurs internautes disent qu’il n’y a pas d’enfants noirs dans la vidéo et affirment que cela montre que les Libanais sont racistes. Certains demandent même à l’État ivoirien de fermer cette école. « Ils sont en train de bâtir leur nation sur notre nation », « Voici le vrai combat. Djoulas oh Bousmani oh, voilà le vrai problème », « Le comble, ces écoles sont interdites aux ivoiriens », « Le comble c’est que ces écoles sont interdites aux ivoiriens », « École ça là l’Etat doit casser ».
Pourtant, les recherches avancées ont permis de comprendre que la vidéo des élèves libanais n’est pas récente. Des traces montrent qu’elle existait déjà avant la polémique. En effet, plusieurs anciennes publications prouvent que la vidéo circulait depuis 2024. Par exemple, sur cette page TikTok, elle avait été publiée en novembre 2024.


