Afrique du Sud: l’ANC, les élections et l’ombre de l’influence russe

Dans « Propaganda Machine », un consortium d’investigation autour de Forbidden Stories explore des documents internes de la « compagnie » aussi appelée Africa politology, un groupe de consultants en communication et influence mis sur pied par Evgueni Prigojine et récupéré par les services de l’État russe après la mort du fondateur de la galaxie Wagner. Dans cet épisode, retour sur la mission de ces « experts » en Afrique du Sud, où ils se targuent d’avoir aidé le parti au pouvoir, l’ANC, favorable à la diplomatie russe, à se maintenir à la tête du pays au cours des deux derniers scrutins nationaux. Une influence qui s’est également étendue à la Namibie voisine.
La convention électorale de l’African National Congress (ANC, le Congrès national africain) n’aura lieu qu’en décembre 2027, mais la presse sud-africaine s’interroge déjà sur l’identité du futur patron de l’ancien mouvement de libération, dont les dirigeants semblent bien en peine de se comparer à leurs devanciers, la génération Nelson Mandela-Oliver Tambo-Walter Sisulu.
La personnalité choisie remplacera Cyril Ramaphosa, actuel président de l’Afrique du Sud, à la tête de l’ANC, avec de bonnes chances de prendre celle du pays lors du prochain scrutin national de mai 2029. À moins que l’effritement constant des scores de ce parti n’amène à une alternance historique.
Si l’irruption dans la course de l’homme d’affaires et patron du football africain Patrice Motsepe demeure hypothétique, le match se jouera entre apparatchiks passés par toutes les strates du Congrès national africain.
Les deux noms qui reviennent avec le plus d’insistance sont celui de l’actuel vice-président, Paul Mashatile, et celui du Secrétaire général du parti, Fikile Mbalula.
Un de ces ambitieux pourrait-il bénéficier d’un coup de pouce extérieur pour sa campagne ? Selon des documents internes à la « compagnie », cette agence informationnelle russe ayant pris la suite d’Africa politology – ancienne entité du groupe Wagner – Fikile Mbalula a créé une relation avec cette ramification du SVR, les services de renseignement extérieurs de la Fédération de Russie. Son nom revient régulièrement parmi les plus de 1 400 pages* couvrant une période allant de fin-2023 à novembre 2024, et complétées par des investigations et des documents postérieurs parvenus au consortium.
On y trouve notamment cette carte de septembre 2024 : un « Plan de travail », selon son titre

Certains documents, partagés par l’hebdomadaire sud-africain The Continent à un consortium de journalistes dont Forbidden stories, auquel RFI a été associé, attestent de plusieurs rendez-vous entre des « experts » russes et le Secrétaire général de l’ANC et son entourage, ainsi que de l’implication d’Africa politology – ses membres appelle l’organisation la « compagnie » – dans les dernières campagnes électorales.
Chambres payées par Prigojine et bouteilles de whisky à 294 dollars pour Noël
La lecture de cette « fuite » indique que, du point de vue russe, c’est Fikile Mbalula qui, en visite à Moscou en septembre 2018, a demandé un soutien en vue des élections générales de l’année suivante. Objectif : contrer la montée en puissance de l’opposition et sauver au parlement la majorité absolue d’un parti alors confronté à la stagnation de l’économie sud-africaine et à une multitude d’affaires de corruption.
Selon une copie de la réservation d’hôtel obtenue par le media russe en exil Dossier centre, les chambres de Fikile Mbalula et de son conseiller Bongani Mbindwane ont été payées par des employés d’Evgueni Prigojine.
Les « spécialistes » russes se sont ensuite rendus dans les neuf provinces du pays, ont mené des études, des analyses, ont fait des recommandations sur la stratégie de campagne, écrivent-ils dans leurs rapports, se félicitent de leur action : l’ANC a obtenu 57,74% des suffrages. La Russie conserve ainsi un allié au pouvoir à Pretoria, au nom du « bon vieux temps » de l’URSS.
Cyril Ramaphosa se montrera très prudent vis-à-vis de Moscou au moment de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, une position qu’il tient jusqu’à aujourd’hui, au grand dam des défenseurs des droits humains dans son pays.
Autre rencontre, cette fois décrite avec précision dans un document consulté par Forbidden stories, le 23 décembre 2024, dans le salon privé du restaurant de l’hôtel African Pride à Johannesburg. D’un côté, un agent d’influence russe, code « 9477 », et son traducteur « Dima ». De l’autre, Fikile Mbalula et son conseiller Bongani Mbindwane, dit « Bongs ». Selon les documents obtenus par le consortium, l’agent russe rend compte des « résultats de la mission pour 2024 ». Fikile Mbalula remercie les Russes « pour leur assistance avant les élections », et « déclare qu’il aimerait que la mission continue à aider le parti », à l’approche des élections municipales de 2026 et jusqu’aux prochaines échéances nationales en 2029. Il voudrait aussi « 300 000 dollars pour financer l’organisation du Congrès » de la formation. L’entrevue se conclut sur la remise de « cadeaux de Noël » aux deux Sud-Africains : trois bouteilles de whisky à 294 dollars l’unité, selon un tableau de dépenses consulté par Fobidden stories.
Cinq mois plus tôt, le 29 mai, l’ANC avait pourtant perdu la majorité absolue, avec 40,13% des voix, une première depuis les premières élections libres 30 ans plus tôt. Mais du point de vue russe, cette performance est jugée positivement, les consultants estimant avoir limité la casse et que leurs interlocuteurs à l’ANC ont été « impressionnés » par leur travail.
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Campagnes de dénigrement de l’opposition
Après le scrutin, l’ancien mouvement de libération doit concéder la mise sur pieds d’un gouvernement d’union nationale (GNU), avec sa principale opposition, l’Alliance démocratique (DA), et d’autres petites formations. Une option politique vivement combattue par les hommes de la « compagnie » .
Dès la campagne électorale, comme le montrent les documents du consortium, les contractuels russes ont pris pour cible la DA et ses principaux leaders. À la manœuvre, une équipe d’au moins six personnes, menée par Maksim Sokolov, l’agent « 9477 » qui a rencontré Fikile Mbalula.
À l’orée des élections de 2024, son unité dispose de 118 000 dollars de budget pour mener des « projets spéciaux ». D’autres noms d’agents présents en Afrique du Sud sont révélés par cette « fuite », dont celui de Yulia Berg, une historique des réseaux Prigojine devenue communicante pour des entreprises russes officielles, dont Jeune Afrique avait fait le portrait. Elle était présente en Afrique du sud au moment du scrutin de 2024.

L’Alliance démocratique (DA) est un parti libéral, démocrate, pro-business, et culturellement proche des pays anglo-saxons. Il affiche notoirement son opposition à l’invasion de l’Ukraine. Bref, tout ce que déteste le Kremlin. Les experts la décrivent comme une « menace significative » pour la Russie et ses intérêts. Ce parti présente aussi un très bon angle d’attaque, dans un pays traumatisé par l’apartheid : la plupart de ses chefs sont blancs.
Selon une facture contenue dans la fuite de données, les experts russes ont ainsi commandé des tasses pour l’anniversaire de John Steenhuisen, le chef de la DA. Aux couleurs du parti, elles portent l’inscription « There is only one race in the race », « il n’y a qu’une race dans la course », sous-entendant qu’il soutiendrait la suprématie blanche. Une photo de la « mug » avec un commentaire allant en ce sens est diffusée sur les réseaux sociaux. Les six tasses ne coûtent que 1 386 roubles (environ 15 euros), soit une petite opération pour pas cher.

Est aussi mis en ligne le site « dumballiance.com » – reprenant l’acronyme de la DA, et recensant les casseroles de cadres du parti.
Selon des tableaux de compte inclus dans la fuite de données, une dizaine d’influenceurs ont été payés, en moyenne 150 dollars le tweet sponsorisé. Joint par Forbidden Stories, l’un d’entre eux nie avoir travaillé pour des agents russes, ses « rares » tweets politiques reflétant selon lui « sa propre opinion ».
Autre exemple d’implication : alors que les tractations en vue de former le gouvernement d’union nationale sont en cours, une fausse lettre portant les couleurs de la DA circule sur les réseaux sociaux. Selon ce texte, le parti aurait un plan pour éjecter l’ANC du gouvernement sitôt l’accord trouvé et lancer des poursuites contre ses cadres. « Tellement mal écrit que ça en devient insultant » commente sur X, Helen Zille, ancienne journaliste de l’opposition libérale à l’apartheid, qui a été maire de la ville du Cap puis dirigeante de la province du Cap-Occidental sous l’étiquette DA.
Celle qui est actuellement en campagne pour devenir maire de Johannesburg est aussi visée par une autre campagne, avec la diffusion d’une fausse réservation dans un hôtel de luxe à Singapour, où elle aurait emmené son subordonné, présenté comme son amant. « C’est ridicule, Tim Harris a l’âge d’être mon fils », réagit aujourd’hui Helen Zille, bientôt 75 ans, jointe par le consortium. Plus d’1 million de personnes auraient été touchées par cette campagne, selon leurs instigateurs.
Selon les rapports des consultants russes, ils seraient parvenus à faire adopter à l’ANC une posture plus dure envers l’Alliance démocratique durant la campagne, citant Fikile Mbalula qui, en février 2024, a accusé la DA de « saboter » le secteur énergétique et donc d’être responsable des délestages réguliers.
«Le simple fait que cela provienne du compte RET Putinist prouve qu’il s’agit d’un FAUX. C’est si mal écrit que c’en est insultant, et cela ne reflète en rien la position de la DA».
Les dirigeants de l’ANC nient tout soutien russe
« Je n’ai contacté personne pour aucun soutien », rétorque pour sa part Fikile Mbalula. « L’ANC a sa propre machinerie et ça n’a rien à voir avec la Russie, nous n’avons pas mené de campagne de dénigrement de la DA », assure-t-il. Sur les rencontres avec des membres d’Africa politology, il les estime « possibles » : « Je ne connais pas ce groupe, nous avons rencontré beaucoup de gens durant la campagne, peut-être avons-nous vu ces gens, mais ça n’a rien à voir avec un soutien ou une influence sur la campagne de l’ANC. Nous n’avons eu aucun soutien de Moscou. » Il est toutefois un régulier de la capitale russe : le 16 février 2024, il y participe à un « Forum contre les pratiques modernes du néo-colonialisme » organisé par les autorités russes.
La délégation de l’ANC, conduite par le Secrétaire général Fikile Mbalula, et le SACP, ont participé à la 2e journée du Forum des partisans de la lutte contre les pratiques néocoloniales contemporaines « Pour la liberté des nations »,à Moscou.
Les documents partagés par The Continent et Forbidden stories évoquent des échanges « réguliers » avec la direction de l’ANC et plusieurs de ses cadres provinciaux. Ils contiennent aussi un budget film pour l’anniversaire du parti, le 8 janvier 2025. Ce film s’appelle « Legacy Of Hope, Freedom Through Solidarity », soit « L’Héritage de l’espoir, la liberté via la solidarité ». Il met en exergue des discours contre les États-Unis et la « domination occidentale ». Il est produit par Bongani Mbindwane, le conseiller de Fikile Mbalula, et Marius Fransman, présenté par le réalisateur Harry Hofmeyr comme « l’homme-clé » du projet. Métis des Cape Flats, ces townships pauvres du Cap, Marius Fransman est un ancien député de l’ANC, ancien sous-ministre des Relations internationales sous Jacob Zuma dans les années 2010. Il se rend régulièrement à Moscou et fait notamment la promotion de cours de langue russe. Le film s’accompagne de plateformes Facebook et YouTube continuant à relayer du contenu, notamment favorable au récit des Brics comme alliance alternative anti-occidentale.
Le nom de Marius Fransman figure sur un document consulté par le consortium. Il aurait perçu 900 dollars mensuels, de décembre 2024 à mars 2025. Dans une réponse écrite au consortium, il défend le film comme une œuvre « sur les amis de la lutte anti-apartheid, l’URSS, Cuba, la Chine et d’autres », dans le contexte de l’anniversaire de la Charte de la liberté signée par l’ANC et ses alliés en 1955, et du cinquantenaire des émeutes de Soweto de juin 1976. Il affirme également « ne rien connaître » de la « compagnie » et « n’avoir jamais rien touché ».
Selon le même document et sur la même période, Bongani Mbindwane aurait lui reçu 3 000 dollars mensuels. Dans un mail adressé à Forbidden stories, celui-ci parle « de fausses allégations » et assure ne jamais avoir participé aux réunions mentionnées dans la fuite de données, ni connaître Africa politology. Selon lui, ces documents sont des « faux », et toute relation de l’ANC avec la Russie se fait par des canaux officiels.
Avec d’autres figures politiques, la recherche d’une majorité alternative pro-russe
Toujours selon les documents 2024 de la « compagnie », les spécialistes avaient identifié plusieurs leaders de l’ANC, dont Fikile Mbalula, comme des opposants à une alliance avec la DA, susceptibles, selon Moscou de rapprocher le gouvernement sud-africain des critiques de l’invasion de l’Ukraine. Ils ont donc poussé pour une négociation avec des partis autoproclamés souverainistes, uMkhonto weSizwe (MK) et Economic Freedom Fighters (EFF), ouvertement pro-russes.
La première formation, MK, a fait son entrée au parlement en 2024 dans le sillage de l’ancien président Jacob Zuma, destitué de son poste en 2018 pour corruption. Celui-ci s’est notamment rendu en Russie en 2023, officiellement pour « un check-up médical », alors même qu’il était en liberté conditionnelle et que la justice examinait l’opportunité de le renvoyer en prison.
Durant la campagne de 2024, plusieurs adversaires de l’ancien chef de l’État ont avancé la piste de financements russes, s’étonnant de voir une petite formation relativement nouvelle capable de mener une opération aussi organisée, avec autant de moyens matériels et financiers. Des t-shirts montrant Jacob Zuma côte-à-côte avec Vladimir Poutine ont par exemple été distribués dans son bastion, la province du KwaZulu-Natal. En 2024, rappelait récemment le média sud-africain Daily Maverick, MK a déclaré 2,8 millions de rands de budget, moins de 150 000 euros, à la commission électorale. Une somme insuffisante par rapport à la campagne engagée, estime la publication.
Aucune preuve concrète n’a jamais été apportée, mais selon le rapport adressé à ses supérieurs de la « compagnie » par le leader d’influence russe Maxim Sokolov après l’entrevue du 23 décembre 2024, Fikile Mbalula se serait plaint auprès de lui que MK aurait reçu « 500 000 dollars » de la part de la Russie. Ce rapprochement aurait de « mauvaises conséquences » pour la relation bilatérale, a-t-il dit à cet agent de Moscou.
Plus récemment, la fille de Jacob Zuma, Duduzile Sambudla Zuma, identifiée comme un relais d’influence du Kremlin depuis de nombreuses années, a dû démissionner de son mandat de députée après l’ouverture d’une enquête pénale contre elle. Elle aurait organisé le départ pour la Russie de 17 personnes qui pensaient suivre un entrainement de garde du corps pour le parti et qui se sont finalement retrouvé au front, en Ukraine, sous uniforme russe. La situation a contraint le président Cyril Ramapahosa à appeler Vladimir Poutine en février dernier pour demander leurs rapatriements. Les Zuma père et fille se sont aussi rendu fin-octobre 2025 au Burkina Faso, désormais principal pays relais des activités informationnelles de Moscou sur le continent.
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Soutien à « l’opération militaire spéciale » en Ukraine
La seconde formation politique approchée pour une coalition gouvernementale « alternative » évolue dans l’opposition depuis sa création en 2013 par Julius Malema. Cet ancien leader de la branche des jeunes de l’ANC, exclu du parti au pouvoir pour « indiscipline », expliquait en 2014, faire campagne Rolex au poignet et Louis Vuitton aux pieds, pour « inspirer les pauvres ».
Depuis 2022, EFF a participé à de nombreuses manifestations de soutien à la Russie et à d’autres anti-ukrainiennes organisées avec le soutien de la « compagnie », comme le confirment les documents. L’emploi du vocabulaire du Kremlin sur l’« opération militaire spéciale », les « nazis de l’OTAN », et la reprise de fausses informations comme sur les prétendus laboratoires américains fabriquant des armes chimiques en Ukraine, soulignent cette proximité.
Auparavant, EFF avait pris part à des rassemblements pour pousser à l’autorisation du vaccin russe anti-Covid Sputnik-V, ou s’était insurgé contre la suppression de la chaine Russia Today du bouquet de chaînes de télévision Multichoice, très répandu en Afrique du Sud.
Selon les documents obtenus par le consortium, EFF est vu comme un « parti amical » pouvant intégrer une coalition pro-russe, et des contacts ont eu lieu avec Marshall Dlamini, le Secrétaire général du mouvement, en vue d’une « coopération directe ». Joint par Forbidden stories, celui-ci récuse tout lien et toute collaboration avec Africa politology.
En décembre 2024, Julius Malema et Marshall Dlamini ont eux aussi reçu une bouteille de whisky à 294 dollars chacun, en guise de « cadeau de Noël ».
Le gouvernement d’union nationale, « une déception complète » pour Moscou
Enfin, un troisième parti est cité comme partenaire potentiel : l’African congress for transformation (ACT), fondé en 2023 par Ace Magashule, ancien Secrétaire général de l’ANC de 2017 à 2022, dont il a été exclu pour raisons disciplinaires, après surtout des poursuites judiciaires pour corruption. Joint par Forbidden stories, un porte-parole de la formation affirme ne jamais avoir été approché par des Russes, tout en défendant un « alignement idéologique » avec Moscou.
Pour la Russie, le gouvernement d’union nationale (GNU) « a certainement été une déception complète », explique l’historienne russe Irina Filatova à RFI. Selon cette spécialiste de la relation entre Moscou et l’Afrique du sud, où elle réside, la Russie a toujours soutenu « les factions pro-Zuma » qui garantissaient un alignement sur ses intérêts, aussi bien diplomatiquement qu’économiquement, avec notamment la perspective de nouveaux contrats dans l’industrie nucléaire. Elle juge « très probable » un soutien financier russe à Jacob Zuma, avec l’idée de le rapprocher voir de le réintégrer à l’ANC. Elle rappelle que Jacob Zuma entretenait des liens avec l’URSS à l’époque de la lutte anti-apartheid et rappelle notamment un épisode : en 2014, la sécurité de celui qui est alors président annonce qu’il a été victime d’une tentative d’empoisonnement. Il part en Russie pour des soins, « ce qui a renforcé son sentiment que la Russie était son seul véritable ami ». Irina Filatova observe par ailleurs que le GNU n’a pas infléchi la ligne diplomatique de Pretoria, ce qui montre la solidité du lien entre l’ANC et Moscou.
La campagne d’influence gagne la Namibie
Les liens entre certains cadres du parti au pouvoir et les experts russes auraient aussi permis d’étendre l’action de la « compagnie » à la Namibie. Quelques mois après l’Afrique du Sud, en novembre 2024, les Namibiens doivent choisir un nouveau président. Pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1990, la majorité absolue d’un autre mouvement de libération, la Swapo, est menacée, en raison de l’atonie de l’économie et des accusations de corruption.
Selon les documents de la « compagnie », Bongani Mbindwane aurait joué l’entremetteur avec le « parti frère » de l’ANC. Une campagne est alors lancée par les « spécialistes ». Elle comprend le placement dans des médias d’articles visant à valoriser le bilan et le programme du parti, notamment les investissements dans le secteur des technologies.
Mais, comme en Afrique du sud, elle contient également une campagne négative contre les opposants. Une campagne décrite à l’époque de l’élection par le site Namibiafactcheck.
Un faux communiqué signé de la police du Zimbabwe est diffusé. Il met en garde contre l’établissement d’un camp d’entrainement militaire par l’opposition, visant à soutenir le renversement du pouvoir. La police zimbabwéenne a dû démentir l’information. L’opposition est aussi accusée de mal gérer la capitale, Windhoek, dans plusieurs publications sur TikTok.

Autre faux : une lettre attribuée au Royaume-Uni, visant à accuser Londres de financer secrètement l’opposition en échange d’avantages liés à l’extraction pétrolière. Résultat : les experts estiment avoir « touché » 1,7 million de personnes sur les réseaux sociaux, provoquant un démenti officiel de l’ambassade britannique.
Selon les documents consultés par le consortium, la Swapo aurait des « demandes financières significatives » : 14 700 dollars pour entrainer 400 observateurs électoraux, et 118 000 dollars pour mobiliser 10 000 militants le jour du vote. On ne sait pas si ce soutien financier a été autorisé, au moins partiellement. Le point de contact serait Uahekua Herunga, Secrétaire général adjoint du parti. Face à plusieurs opposants, la candidate de la Swapo, Netumbo Nandi-Ndaitwah a obtenu 58% des voix et est devenue la première femme présidente de Namibie.
*NB : Le consortium a eu accès à 1 431 pages en russe transmises de manière anonyme à la rédactrice en chef du média panafricain The Continent. Un consortium d’investigation a été formé réunissant dans un premier temps Forbidden Stories, The Continent, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy, iStories et plusieurs journalistes russophones indépendants. Ces archives comprennent des plans stratégiques, des biographies de collaborateurs, des rapports opérationnels, des documents comptables ainsi que des bilans de campagnes de désinformation menées entre fin 2023 et novembre 2024. Le consortium a ensuite été élargi à plusieurs médias dont RFI. RFI a déjà collaboré avec Forbidden Stories dans le cadre du premier volet de l’enquête Propaganda Machine, qui a documenté les mécanismes de désinformation russe en Centrafrique, à l’aide du témoignage d’un ancien intermédiaire repenti.
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