Ali Farka Touré en cinq albums essentiels

Considéré comme l’un des musiciens les plus influents du Mali, le guitariste et chanteur Ali Farka Touré a défendu la richesse culturelle de son pays avec un sens prononcé de l’ouverture. À l’occasion des vingt ans de la disparition de l’artiste aux trois Grammy Awards, survenue le 7 mars 2006, RFI Musique présente quelques-uns de ses albums emblématiques.

 

Au Mali, certaines guitares suffisent à évoquer un paysage. Celle d’Ali Farka Touré appartient à cette catégorie. Ancrée dans les traditions du nord, sa musique a franchi les frontières de son continent pour devenir une référence. Né en 1949, le chanteur avait interrompu plusieurs fois sa carrière pour revenir cultiver la terre dans sa ville de Niafunké dont il était devenu maire en 2004.

Ali Touré “Farka” (1976)

Présenté au verso de son premier 33 tours paru en 1976 comme « le troubadour moderne de la chanson malienne », Ali Touré dit « Farka » est à l’époque déjà connu de ses compatriotes. Ses chansons enregistrées à Radio Mali, où il a commencé à travailler au début de la décennie, « touchent toutes les couches de la population », croit savoir le magazine français Afro Music lancé par Manu Dibango.

Ce sont ces bandes que l’artiste a envoyées en Europe pour élargir son auditoire : quatre morceaux (à retrouver aussi sur la compilation Radio Mali de 1996) sur lesquels il s’accompagne à la guitare, instrument dont il a fait l’acquisition en Bulgarie, lors de sa participation au IXe Festival mondial de la jeunesse et des étudiants. Un ngoni, aux sonorités traditionnelles, complète le tableau musical nourri par le folklore et les légendes locales.

Régulièrement, Ali Farka Touré continuera de faire parvenir ses nouveautés en France, enrichissant ainsi sa discographie à défaut d’avoir l’opportunité de défendre son répertoire hors de son continent avec les moyens appropriés.

The Source (1992)

Quand il entre en studio pour The Source en 1991, Ali Farka Touré s’est fait un nom sur la scène internationale depuis trois ans. Une succession d’événements improbables a relancé sa carrière, alors qu’il s’était retiré depuis une décennie dans sa région de la boucle du Niger : un DJ britannique déniche chez un disquaire un 33 tours à la pochette rouge (réédité sous le nom Red & Green en 2004) qui l’enthousiasme ; il en parle aussitôt à une des cofondatrices du jeune label World Circuit, laquelle se rend à Bamako où elle lance un appel sur les ondes pour retrouver l’artiste… alors de passage dans la capitale !

Avec ses nouveaux partenaires, Ali sort un album en 1988 suivi d’un autre en 1990. Il donne des concerts en Europe, aux États-Unis. Pour certains, il est le « John Lee Hooker africain » mais le compliment ne lui plait guère – il estime que c’est lui qui détient la racine et le tronc de cette musique, tandis que celui auquel on le compare n’a que les branches et les feuilles !

Il s’entend mieux avec Taj Mahal, un autre célèbre bluesman. « À chaque fois que nous nous voyons, nous jouons ensemble, c’est la famille […] Il m’envoie des cartes postales. Il y a un échange formidable entre nous », disait Farka dans le magazine Calao en 1992. La conversation se prolonge ici sur deux titres enregistrés dans les loges du Waterfront, une salle de Norwich où le guitariste de Harlem (frère de la chanteuse Carole Fredericks) était programmé ce soir-là.

Talking Timbuktu (1994)

L’émotion au Mali suscitée en octobre 2024 par le vol du Grammy Award attribué à Ali Farka Touré pour son album Talking Timbuktu en 1995 était à la mesure de ce que représentait cette récompense : un trésor national. Heureusement, le trophée dérobé a refait surface quelques jours plus tard ! Pour Ali Farka Touré, cette distinction était une reconnaissance de la valeur de la culture malienne dans son ensemble, lui qui chantait en songhaï, en tamasheq, en peul ou encore en bambara.

En septembre 1992, il avait rencontré à Londres pour la première fois le guitariste américain Ry Cooder. « Le courant passa immédiatement et leur lien se scella lorsque Touré offrit à Cooder son bien le plus précieux : son premier instrument, un petit luth à une corde, appelé n’jurkel », raconte le producteur Nick Gold dans le livret de Talking Timbuktu.

À peine un an plus tard, les deux musiciens se retrouvent en Californie et leur proximité musicale se confirme. L’Américain fait même figure d’invité surprise sur quelques concerts. Dans la foulée, un enregistrement est programmé, auquel participe en renfort le bassiste John Patitucci, souvent entendu avec le jazzman Chick Corea. Dans les célèbres studios d’Ocean Way à Los Angeles, en trois sessions, dix morceaux voient le jour, qui redéfinissent la géographie musicale. Pour Ali Farka Touré, il n’y a aucun doute : Tombouctou, la région d’où il vient, est au centre du monde.

In the Heart of the Moon (2005)

Au bord du fleuve Niger, à Bamako, un disque hors du commun prend forme en quelques jours en juillet 2004. In the Heart of the Moon, distingué aux Etats-Unis par un Grammy Award, associe Ali Farka Touré et son compatriote Toumani Diabaté. « Nous sommes habitués aux musiques du monde hybrides entre Orient et Occident, entre électrique et acoustique, entre raison et émotion. L’une des particularités de cet album est de fusionner deux traditions maliennes qui se rencontrent rarement », écrivait le quotidien britannique The Guardian en 2005.

Si la réunion du guitariste venu des portes du désert et du joueur de kora mandingue est inédite, la beauté artistique du projet réside davantage dans cette complicité instinctive apparue dès qu’ils ont été mis en présence l’un de l’autre.

Avant même la sortie de l’album, à l’initiative de Toumani, les deux musiciens s’étaient à nouveau retrouvés en studio à Londres afin de poursuivre cette aventure : entretemps, les liens qui s’étaient développés entre eux avaient dévoilé d’autres perspectives. Cet ultime projet sera finalement commercialisé en 2010. Ali & Toumani obtiendra à son tour un Grammy Award.

Savane (2006)

Finalisé peu de temps avant que son auteur soit emporté par un cancer en mars 2006, Savane s’écoute comme le testament musical d’Ali Farka Touré. Le travail avait débuté au même moment qu’In the Heart of the Moon. Son intention était cette fois de mettre en avant le ngoni, un instrument à cordes traditionnel, en continuant à privilégier la spontanéité.

Invité à jouer sur l’album, Bassékou Kouyaté confirme : « Nous avons commencé à travailler sans répétition parce que nous pouvions nous retrouver les yeux fermés. D’ailleurs, je n’ai jamais vu Ali répéter. Il avait la musique en lui », témoigne-t-il dans l’ouvrage Et si on parlait un peu d’Ali paru en 2007. Le chanteur, qui se définissait d’abord comme agriculteur, évoque la désertification, les troupeaux, les esprits ou des personnages disparus.

Pour la réussite du pays, il incite aussi à l’effort sur « Machengoidi », un titre présent sur la compilation Radio Mali réunissant certains de ses enregistrements des années 70 – une autre version, accompagnée à la kora cette fois, paraitra sur Ali & Toumani en 2010. En 2022, Vieux Farka Touré reprendra la chanson « Savane » avec le groupe américain de thaï funk Khruangbin sur l’album Ali, perpétuant à sa façon l’héritage paternel.

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