Angola: David Zé, la voix de l’indépendance sort de l’oubli

Cinquante ans après sa première parution, le label français Jazzybell ressuscite Mutudi Ua Ufolo/Viúva da liberdade, un chef-d’œuvre de l’immense David Zé, bande-son de l’indépendance de l’Angola. De quoi replonger dans un moment d’histoire brûlant, et redécouvrir un disque révolutionnaire aux accents universels.
« A luta continua » — « la lutte continue » — scande à plusieurs reprises une voix aussi puissante que fragile, aussi solaire que plaintive, un chant d’émotion couleurs sépia, sur des boucles lancinantes de guitares hypnotiques, des rythmes suaves, qui invitent à onduler des hanches… Et à lever le poing.
Au gré des douze pistes de cet album irrésistible, se distinguent en portugais des mots évidents, des notions contre lesquelles se rebeller — « feudalismo », « capitalismo », « esclavagismo », « imperialismo » — et les forces à brandir pour les contrer — « comunismo », « liberdade », « povo » (le peuple), « vitoria », etc.
D’emblée, ce disque aux lumineuses mélodies, d’une incontestable aura, révèle son universalité, un peu à la manière des grands hymnes révolutionnaires comme « Hasta Siempre », « Bella Ciao », « El pueblo unido » ou des chansons iconiques de Bob Marley. D’un autre côté, il s’ancre fondamentalement dans une époque et une terre. Son mélange de semba, de traditions africaines (rebita, kazukuta…), de rumba, de boléro, de secousses highlife, de clins d’œil brésiliens, ses paroles hybrides entre portugais, kimbundu et umbundu, nous catapulte tout droit dans l’Angola des années 1970.
Mais pour réécouter cette pépite avec le soin qu’elle mérite, il aura fallu patienter pas moins de 50 ans. Aujourd’hui, le label français Jazzybell, spécialisé dans les rééditions d’albums culte et rares, exhume, à l’aide de la famille du chanteur, ce document précieux, disparu dans les limbes de l’histoire.
Son créateur s’appelle David Zé. Et plonger dans son disque-phare, ici republié, Mutudi Ua Ufolo/Viúva da liberdade, comme dans la vie de ce héros de la musique et de l’indépendance angolaise, disparu tragiquement à 32 ans, équivaut à retracer un pan d’histoire crucial de cette ex-colonie portugaise.
Un ouvrier-chanteur
Tout commence le 23 août 1944. David Zé naît David Gabriel José Ferreira, à Quifangondo, province de Luanda, de deux parents choristes d’une église méthodiste. Lui-même, dès 11 ans, donne de la voix dans les rangs de l’institution religieuse.
Après une courte scolarité, le voici tourneur-mécanicien, ouvrier dans une fonderie, et professeur de math à ses heures perdues. Pendant ses temps morts à l’usine, ce père de quatre fils lance des chansons de son cru. En 1966, deux rencontres, au cœur des musseques, les bidonvilles de Luanda, s’avèrent déterminantes : celle de ses deux plus fidèles amis, deux autres monuments sacrés de la musique angolaise, Urbano de Castro et Artur Nunes.
Et tandis qu’il sort ses premiers singles dès 1970, affublés de l’étiquette « Rebita » — « Kadika Zeka », « Sofredora », « Dilangue », « Candinha », « Namorada do Conjunto », etc., soit un total d’une grosse dizaine de titres, devenus des classiques —, accompagné des groupes du moment comme Os Jovens da Prenda, Os Kiezos ou Águias Reais, il fonde en parallèle avec ses deux acolytes le Trio da Saudade.
Ce groupe, savoureux cocktail de samba/merengue/rumba/boléro, devient la bande-son des années 1970, qui voient frémir les premières lueurs de l’indépendance. Leurs paroles nationalistes provoquent d’ailleurs la suspicion de la police politique du régime colonial portugais, la Pide.
Un disque-concept visionnaire
Mais il faudra attendre 1975, date de l’indépendance, pour que David Zé, cette fois accompagné par le groupe Conjunto Merengue, réalise son plus grand fait d’armes. Sorti sur le label CDA, petit disquaire et éditeur luandais, refuge des artistes engagés pour la lutte anticoloniale, Mutudi Ua Ufolo/Viúva da liberdade (« Veuve de la liberté », métaphore de l’Angola en lutte pour son indépendance), son premier album, dépasse la simple compilation de chansons.
Il s’impose comme un concept singulier et visionnaire, un récit musical sur l’identité, la mémoire et la transformation de l’Angola. Cette œuvre-manifeste, aussi ambitieuse au niveau musical que poétique et philosophique, au carrefour des traditions et de la modernité, retrace à la perfection l’esprit de résilience d’une nation en pleine construction.
Dans le titre « As cinco sociedades », ce « poète du peuple » et « chroniqueur de la libération » décline ainsi les cinq stades de l’histoire humaine selon la doctrine marxiste — communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme, socialisme… Dans sa chanson, cette évolution aboutit à un socialisme angolais post-indépendance, qui reflète à la perfection la théorie du MPLA, Mouvement populaire de libération de l’Angola, dirigé par Agostinho Neto, pour lequel milite activement Zé.
Pourtant, au cœur de ses paroles révolutionnaires, se nichent aussi toutes ses craintes quant au déchirement de son pays et à une guerre civile à venir. Dans le contexte de guerre froide, plusieurs forces s’arrachent en effet l’indépendance : le MPLA, soutenu par Cuba et l’URSS ; l’UNITA, supporté par l’Afrique du Sud et les USA ; et la FNLA par le Zaïre et la Chine…
Dans sa chanson « Mwangolé (O guerrilheiro) », Zé avertit : « Se és do MPLA, isso interessa todo mundo / Se és da FNLA, também já interessa a alguém / Se és da UNITA, também já interessa a alguém / Um só povo, uma só nação / Abaixo à desunião »*. (« Si tu es du MPLA, cela intéresse tout le monde/Si tu es de la FNLA, cela intéresse déjà quelqu’un/Si tu es de l’UNITA, cela intéresse déjà quelqu’un/Un seul peuple, une seule nation/À bas la désunion »). Comme une prophétie…
De « béquille » du gouvernement à persona non grata
À l’indépendance, le président Agostinho Neto le nomme directeur musical du groupe Aliança FAPLA*-POVO, bras armé musical du pouvoir. Zé, devenu « la béquille du MPLA », se produit dans des casernes, des hôpitaux, sur les places de village, pour donner force et courage à la population.
En véritable ambassadeur musical de l’indépendance, il chante aussi dans les ex-colonies lusophones, affranchies du joug colonial — Mozambique, Cap-Vert, São Tomé-et-Príncipe, Guinée-Bissau, où il interprète notamment « Quem matou Amílcar Cabral ? » (« Qui a tué Amilcar Cabral », du nom du libérateur du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau).
Pourtant, tout vire bientôt à l’orage. Le 27 mai 1977, une guerre fratricide éclate au cœur du MPLA : un coup d’État raté mené par Nito Alves contre Agostinho Neto. La répression est sanglante. La Disa, service de sécurité interne du MPLA, devenu ingérable selon l’aveu du président lui-même, cause plusieurs milliers de morts dans des circonstances troubles, dont celles d’Urbano de Castro, d’Artur Nunes et de… David Zé, abattu à l’âge de 32 ans.
Réelles accointances politiques avec l’opposition ou popularité devenue gênante ? L’histoire n’apportera pas de motif réel à son assassinat. Mais pendant plus de dix ans, sa musique sera censurée par le pouvoir. De quoi sombrer dans les oubliettes. Jusqu’en 2010, date à laquelle le rappeur américain Nas le sample avec le Jamaïcain Damian Marley, sur le titre « Friends ». En 2022, une émission lui est pour la première fois consacrée à la télévision angolaise.
Et voici aujourd’hui ce vestige historique si joliment ressuscité. Une seconde vie pour ce chef-d’œuvre, qui nous rappelle l’urgence, toujours brûlante, de lutter contre la soumission des peuples. Sur chacune de ses pistes, dans chacune de ses notes, depuis son Angola des années 70, David Zé nous le répète : « A luta continua ! ».
*Forces armées populaires de libération de l’Angola
David Zé Mutudi Ua Ufolo/Viúva da liberdade (Jazzybell) 2026



