Sénégal: Vente de chapelets, jus, dattes – La période des grâces

À mesure que le soleil décline à Dakar, les ruelles de Grand Yoff se transforment en un théâtre d’échanges intenses. Chapelets, jus artisanaux, dattes, cure-dents et nattes de prière : derrière ces produits du quotidien se dessine une économie de proximité certes fragile, mais stratégique et dopée par la demande saisonnière et la quête de revenus complémentaires.
Il est 17 heures 10 minutes à Dakar. Le soleil, déjà bas sur l’horizon, diffuse une lumière ocre qui enveloppe la ville d’une chaleur alanguie. Dans les ruelles sablonneuses de Grand Yoff, les ombres s’allongent sur les façades aux peintures écaillées et aux carreaux ébréchés, tandis que pour les étals, on plie déjà les parasols pour mieux voir l’heure tourner.
C’est à cette heure incertaine, entre chien et loup, où Dakar change de peau. Les taxis jaunes et noirs, les célèbres cars rapides aux carrosseries taguées de maximes religieuses klaxonnent avec une insistance nerveuse.
Les charrettes, tirées par des chevaux efflanqués, se faufilent entre les embouteillages naissants. Les passants, sachets plastiques bleus ou noirs ballants au bout des doigts, pressent le pas comme s’ils couraient après le coucher du soleil.
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Non loin d’une pharmacie de Grand Yoff, près de l’encoignure d’une coursive passante embaumée par les effluves aromatiques de café, un vendeur, les yeux exorbités, certainement accentués par la faim, a installé son échoppe à la sauvette.
Il s’agit d’une construction métallique à plusieurs niveaux sur lesquels pendillent des chapelets. Une radio posée à même le sol diffuse des sonorités religieuses qui accompagnent marchandages et pas languissants des chalands.
Le tenancier, Alpha, cure-dent à la main, affirme que son activité a connu un regain. À l’en croire, les clients sont plus actifs en cette période. « Avant le début du mois de Ramadan, je pouvais rester trois jours, voire une semaine, sans recevoir le moindre client. Mais maintenant, au bas mot, j’accueille deux clients dans la journée. Les prix des chapelets se négocient entre 2.000 FCfa et 5.000 FCfa », affirme-t-il.
Les chapelets électroniques en vogue
Cependant, précise le commerçant, les clients, surtout les jeunes, sont plus friands de chapelets électroniques. Ces derniers se vendent entre 2.000 et 3.000 FCfa selon la qualité. À en croire Alpha, cette attitude peut s’expliquer par plusieurs raisons.
« Je pense que les chapelets électroniques sont beaucoup plus maniables. On peut les utiliser dans tous les espaces : en voiture et même sur une moto », ironise-t-il. Dans ses mots affleure une adaptation discrète aux usages modernes où la spiritualité épouse la mobilité urbaine.
Un peu plus loin, assise sur une caisse retournée, Aïda Ndiaye, mère de famille, s’essaie, avec des gestes machinaux, à attirer l’attention de potentiels clients. Elle s’active dans la vente de jus naturels.
Sur une table vermoulue s’arc-boutant sur des pierres, elle expose des bouteilles remplies de jus très appréciés durant cette période et dont elle garde le secret de fabrication avec candeur.
Comme Alpha, son chiffre d’affaires a substantiellement augmenté, nonobstant, dit-elle, la situation économique compliquée qui sévit dans le pays depuis un certain temps. « Même si les temps sont durs pour bon nombre de ménages, les jus à l’image du bissap se vendent comme des petits pains. Les gens en consomment juste après la rupture du jeûne. C’est très apprécié et les prix sont abordables.
Je vends la bouteille à seulement 1.000 FCfa. Je peux facilement en écouler 10 », explique la vendeuse. Toutefois, elle fait face à une concurrence accrue. Certaines préfèrent acheter d’autres jus faits à base de produits chimiques.
« C’est moins cher, mais il faut penser à la santé », martèle-t-elle. Aïda espère, d’ici les jours à venir, doubler, pourquoi pas tripler son chiffre d’affaires. « C’est tout ce que je souhaite. Il n’y a rien de mieux pour une vendeuse que de rentrer les poches pleines de billets », ajoute-t-elle avec un large sourire. Son optimisme tranche avec la rudesse du décor.
En période ordinaire, la datte n’est qu’un produit parmi d’autres acheté par les connaisseurs ou les nostalgiques. Toutefois, durant le Ramadan, elle devient centrale, presque symbolique.
« Nous rompons tous le jeûne avec la datte », glisse le commerçant. Devant un monticule brun et doré, Cheikh Diop, vendeur depuis plus d’une décennie, s’active à mettre en sachets ses produits. Il explique qu’il a une méthode particulière lui permettant d’écouler assez facilement les dattes, surtout en cette période. « Comme vous pouvez le voir, il y a divers sachets de tailles différentes. Je les ai ainsi préparés pour permettre à toute personne d’en acheter. Il y a même des sachets à 100 FCfa », renseigne Cheikh.
Le culte de la solidarité
À en croire ce commerçant, le mois de Ramadan est un moment de clémence et de mansuétude. Il est donc primordial de penser aux personnes aux revenus modestes. « Il y a des gens qui rompent le jeûne dans la rue.
Ces personnes n’ont pas besoin d’une quantité énorme de dattes. Un sachet à 100 FCfa peut régler leur souci », dit-il. Cheikh Diop précise que c’est aussi en cette période qu’il renfloue ses caisses.
« Actuellement, la datte se vend au kilo. Il se négocie entre 1.000 FCfa et 9.000 FCfa selon les variétés et la qualité », informe-t-il. En pleine discussion, une cliente arrive. Elle se nomme Fatou, binocles en équilibre sur un nez épaté. Fatou est venue chercher des dattes pour tout le mois. Elle compte acheter deux kilogrammes, suffisants pour tenir 30 jours. « J’ai un budget de 2.500 FCfa et je ne compte pas dépasser le moindre centime de plus », souffle-t-elle espièglement au vendeur. À l’en croire, les prix restent à la portée des bourses.
Entre deux étals brinquebalants, un homme découplé, plateau débordant, est hélé à la cantonade par un petit groupe de vendeurs installés sous une tente de fortune. Amadou est vendeur de cure-dents, produit très usité durant cette période.
« Les gens les utilisent pour nettoyer les dents et dissiper la mauvaise haleine. C’est ma deuxième tournée de la journée et je m’en sors pas mal. Je suis interpellé de toutes parts », fait-il savoir. À chaque arrêt, quelques pièces changent discrètement de main.
Enfin, à mesure que l’appel à la prière approche, d’autres silhouettes s’installent sur le bas-côté : les vendeurs de nattes de prière. Les rouleaux colorés, avec motifs géométriques et arabesques imprimées, sont alignés avec soin.
Les prix varient selon l’épaisseur et la finition : 5.000 FCfa pour les modèles simples, 6.000 FCfa pour les versions plus rembourrées et 10.000 FCfa pour les nattes importées, plus larges et mieux ornées.
Mamadou, l’un d’eux, affirme que les ventes s’intensifient à l’approche des 10 dernières nuits du mois. « Beaucoup veulent renouveler leur natte pour mieux prier. Certains achètent aussi pour en offrir », confie-t-il, tout en déroulant un modèle vert émeraude. Là encore, les transactions se font à voix basse, dans une atmosphère mêlée de ferveur et de calcul.



