«Regards d'Afrique», le cinéma avec l’œil d’onze réalisateurs africains

La section « Regards d’Afrique » est une plateforme extraordinaire pour le cinéma panafricain et un cas à part au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand. La 36e édition a eu lieu jusqu’au 7 février, avec onze courts métrages situés dans onze pays différents. Les réalisateurs, sélectionnés parmi 200 candidats, sont âgés de 26 à 72 ans. Leurs expériences vont du premier film à la Palme d’or.
Une place aux Regards d’Afrique se mérite, pour les réalisateurs et pour les spectateurs. Arrivé 45 minutes avant la séance, la queue est déjà longue, très longue, au point de ne pas savoir s’il reste encore l’une des 400 places dans la salle bien nommée « Possibles ». Le théâtre La Comédie est l’un des lieux phares du Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand. Dans cette ville de 150 000 habitants, avec sa basilique entrée au patrimoine mondial et son passé industriel glorieux de Michelin, presque 170 000 spectateurs et spectatrices ont assisté cette année à une projection des 500 films sélectionnés.
Les sujets sont très divers et variés, impossible de parler d’« un cinéma africain ». Fait surprenant, même si l’on inclut les deux films africains en compétition internationale (Obi Is A Boy du Nigérian Dika Ofoma et Zizou de l’Egyptien Khaled Moeit), donc en dehors des programmes de Regards d’Afrique, seuls deux parmi les treize courts métrages sélectionnés abordent le passé colonial.
« Pour moi, réaliser un court métrage est beaucoup plus difficile que de faire un long », confie Rachid Bouchareb. 30 ans après sa première venue à Clermont, le réalisateur primé à Cannes, Venise et Berlin, a ouvert le bal avec Boomerang Atomic, un documentaire percutant sur la première bombe que la France a fait exploser en 1960 dans le Sahara algérien. Pendant 22 minutes, le réalisateur franco-algérien nous tient en haleine, fait parler les archives d’une façon efficace et émotionnelle, avec un montage faisant vibrer les mémoires des deux côtés de la Méditerranée. On a compris, le passé ne vient que commencer…

Des tabous et des audaces
Nuno Boaventura Miranda nous envoie au Cap-Vert. La dernière récolte, sa fiction très intime est composée de plein de vécus personnels. Un film à la fois expérimental et nostalgique, incarné par le jeune Gabriel, terrorisé par la peur d’oublier le visage de son père disparu, et une mère qui a mal à finir les fins de mois… « Un portrait intergénérationnel de membres de la diaspora cap-verdienne à Lisbonne », souligné le réalisateur, né au Portugal, mais qui a toujours vécu au Cap-Vert, l’ancienne colonie de l’Empire portugais. Lors d’un séjour à Lisbonne, il a été choqué de voir que les émigrants cap-verdiens se retrouvent toujours dans une situation très colonialiste et considérée comme sujet tabou au Portugal : « mal payés, si nombreux et si invisibles ». Réaliser ce film doté d’un « microbudget » était visiblement un exploit : « Nous n’avons pas d’école de cinéma ou d’école pour devenir acteur et l’industrie cinématographique au Cap-Vert est toujours embryonnaire ».
Le premier film d’Olubunmi Ogunsola relève d’une certaine audace. « Au Nigeria, nous sommes très religieux et nous avons beaucoup d’extrémistes et de fondamentalistes », affirme le réalisateur nigérian. Le suicide d’un séminariste se trouve au centre du récit de Saint Simeon. Une histoire bien construite autour du désir charnel et de l’homosexualité cachée au Nigeria. Des scènes très explicites dans cet huis clos donnent une idée de l’ampleur et de la gravité des tabous régnant dans cette Église où l’on prêche l’amour du prochain, mais qui condamne la cohabitation avec « un homo ». « Mon père était aussi séminariste », confie le cinéaste avec une certaine émotion. Pour son premier film, en plus avec un budget très serré, il a même reçu le soutien de Kanayo O. Kanayo. Rencontré par hasard sur un tournage, ce grand acteur de Nollywood joue le rôle du prêtre.
Est-ce un hasard que le deuxième court métrage nigérian est également situé à Enugu, et qu’il parle aussi de la situation très difficile des personnes queer au Nigeria ? En compétition internationale, Obi Is A Boy raconte l’histoire d’un fils rejeté par son père. Âgé de 26 ans et déjà primé par plusieurs festivals, Dika Ofama montre, avec une grande intelligence et avec des images centrées sur la beauté, l’absurdité des attentes liées au genre et qu’il y a bien d’autres façons d’être un homme.
Dans Celui qui pleure, Cyrille Gueï a également recours à la figure d’un pasteur, sauf que ce personnage charismatique et flamboyant s’avère être une sorte de « Robin des Bois » de la Côte d’Ivoire, en lutte contre les trafiquants de médicaments de contrebande. Kader Lassina Touré et Prudence Maïdou incarnent ces amis d’enfance séparés par la vie et portent avec une pugnacité enchantée cette fable moderne et fantasque. Pour le réalisateur, qui a grandi à Nanterre, près de Paris, ce retour au pays était « une quête initiatique », malgré l’absence de soutien de la part des institutions ivoiriennes. Résultat : un scénario d’une imagination débordante et en même temps profondément ancré dans la réalité des rues d’Abidjan. Pour Gueï, cette histoire de super-héros africain dénonce des institutions ne protégeant pas la population contre l’injustice omniprésente.

Le dernier sursaut
Mythologie et modernité se mêlent aussi dans Le Kankourang. Faire face à ce monstre légendaire de la Gambie y est le défi de chaque garçon pour devenir un homme et vivre en adulte. Frappé par le décès de son père, c’est maintenant le tour d’Omar, enfant turbulent… Entre conte de fée et drame traditionnel, c’est une plongée fantasque dans l’inconscient de ce plus petit pays du continent africain, sans perdre de vue qu’une partie de cet héritage continue probablement à rôder dans les contrées gambiennes. « Ce fut un honneur de tourner ce film dans mon pays natal, la Gambie, et de collaborer avec une équipe composée principalement de Gambiens », a souligné Ciesay, réalisateur, photographe et vidéaste baroudeur, fier d’être, « ces dernières cinquant années, probablement le premier cinéaste à avoir tourné un film en 35 mm en Gambie ». L’origine de son projet ? « Quand j’étais petit, le Kankourang m’a toujours fait peur. En même temps, je voulais préserver cette culture. Et je voulais aussi raconter l’histoire d’un fils qui perd son père. »
Avec une durée de six minutes, le film de Tahir Ben Mahamat Zene et Bentley Brown, Biir Gardi (« Gardien du puits »), est de loin le plus court du programme. Brown, réalisateur américain du Texas ayant grandi au Tchad, et son ami d’enfance tchadien, Zene, ont transformé cette contrainte du temps court en avantage en essayant d’étirer le temps dans cette histoire vécue, il y a 25 ans. Avec une économie de moyens, le documentaire rend palpable la terrible sécheresse qui avait frappé cette tribu dans le sud du Tchad. Dans un dernier sursaut, les habitants sacrifiaient leurs huttes de chaume pour nourrir le bétail. Dans le film, visiblement résignés et rassemblés autour de leur puits à la lisière sud du désert, ils semblent ne plus avoir la force de croire à l’avenir. Le puits est épuisé, le bétail meurt. On voit une corde lentement tirée dans le sable, métaphore d’une agonie sans fin.
Quand on est fils d’immigrés, à quel moment s’effectue la rupture avec la tradition et les racines de ses parents ? Dans Le chien des sables, le jeune Abdou est au bord du gouffre. Son père vient de faire une tentative de suicide. Sa mère est dépassée par les événements. Et lui-même ne sait plus où est sa place dans cette cité dans la banlieue parisienne. Sa mère l’a confié à un voisin, un trentenaire, également fils d’immigrés et, comme Abdou, en quête d’identité. Quand ses parents lui envoient une vidéo des funérailles d’une grande tante au Burkina Faso, cet ancien employé d’un laboratoire cosmétique réalise qu’il a perdu tout lien avec son passé. Du coup, garder cet enfant perdu lui permet de donner un nouveau sens à sa vie. Un chien des sables devient alors le symbole d’un retour au pays. Subtilement mise en scène, sans aucun artifice, avec des images reflétant les rituels familiaux, l’histoire donne une large place aux intérieurs des personnages, magnifiquement interprétés par Erwan Kepoa Falé et Lucas Desmarescaux Grosz à travers leur jeu de connivence.

« Dans le rétroviseur »
Chris Djuma a mis en images le destin d’un chauffeur de VTC en Afrique du Sud. Didier Mulegwa est réfugié de guerre de la RDC, et tout son environnement semble lui faire sentir qu’il est un pauvre immigré. Le jour d’anniversaire du massacre de Kivu, ce survivant se voit confronté à son passé douloureux quand un enfant sourd de 7 ans échappant à son ravisseur saute dans sa voiture. Comme Mulegwa est ensuite pris pour l’auteur de cet enlèvement, commence alors une course-poursuite et une chasse à l’homme dans les rues de Johannesburg… Rearview est un thriller bien mené par ce réalisateur sud-africain qui interprète lui-même le rôle principal de cet homme désespéré. L’idée du film lui est venue après avoir été menacé avec un couteau lors d’une agression à Johannesburg. « C’est une histoire qui parle de traumatisme, de rédemption et du besoin urgent d’empathie. » Djuma se considère comme un « enfant caméléon », parce que né en Suisse de parents congolais avant de grandir en Afrique du Sud. Il a donc dû et pu s’adapter à beaucoup de cultures différentes.
À quel point doit-on s’adapter ou se résigner à la culture des réseaux sociaux ? Dans Sousou’s TikTok, l’Égyptienne Sondos Shabayek, basée à Berlin et seule femme du programme Regards d’Afrique, nous confronte au clash de plus en plus prévisible et fréquent entre notre vie en ligne et hors ligne. Le personnage de Sarah est une femme sexy et indépendante en mode vidéo selfie, mais muselée à la maison. Doté d’un budget de 800 euros, d’un scénario minimaliste et d’une mise en scène originale où TikTok détermine aussi bien le fond que la forme du récit, le film se révèle innovant. Et il nous met face à nos responsabilités : même lorsque la femme est manifestement frappée hors champ, cela n’empêche pas les followers d’envoyer des cœurs sur le fil de ce compte qui vend des produits de beauté.
Aimé Octave a décidé de s’approcher du passé douloureux du Rwanda. Avec Les Échos sous la colline, nous sommes en 1994, quelques jours avant le génocide de la minorité Tutsi… Les uns sont terrorisés par rapport aux jours à venir, les autres préparent le crime irréparable. Avec cette ultime quête de l’enfance de Jeanne, 10 ans, nous vivons les derniers moments d’une appartenance à une ethnie avant le génocide. Le réalisateur, né au Rwanda, a étudié l’architecture en Belgique, avant de se passionner pour le cinéma pendant l’époque du Covid. Au Rwanda, iI a cherché dans cinq écoles pour trouver les deux enfants pour les rôles principaux. Son premier film, préparé pendant cinq ans et tourné dans son pays d’origine avec des amis d’école, a eu sa première mondiale à Clermont-Ferrand. Et comme Octave n’aime pas envoyer des liens pour visionner son film, sa famille au pays attend avec beaucoup d’impatience de pouvoir enfin voir le résultat…

Du courage et des idées
Comme tous les ans, l’édition 2026 de Regards d’Afrique était aussi passionnante. Beaucoup de films présentés puisent dans les vécus et les mémoires personnels des réalisateurs. Ces derniers n’hésitent pas à montrer leur fragilité, ce qui nous amène ensuite à la très grande force de leurs récits et leurs images. Le plus souvent très loin du monde occidental, chacun a sa manière d’exprimer ce qui lui tient à cœur : par exemple faire entrer les légendes et les mythologies africaines dans le monde contemporain et dans le cinéma d’aujourd’hui ; la question du choix de son orientation sexuelle ; les ravages de TikTok sur l’empathie des « followers » ; la quête d’identité loin du modèle occidental ; le sentiment d’appartenance qui s’estompe à la deuxième génération d’immigrés ; la discrimination entre les ressortissants de différents pays africains ; le vivre-ensemble des victimes et des bourreaux d’un génocide commis par des Africains ; ou exprimer, d’un point de vue algérien, le droit à la reconnaissance des dégâts subis concernant l’explosion des bombes atomiques françaises dans le Sahara… Les films africains au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand ont donné du courage et des idées aux réalisateurs et aux spectateurs, esquissant un aperçu d’un avenir qui n’est pas encore écrit.



