Sénégal: Une fenêtre d'opportunité pour restructurer la dette

Il y a deux ans, l’économie sénégalaise affrontait une tempête parfaite : flambée des prix des matières premières provoquée par le conflit en Ukraine et hausse historique des taux d’intérêt.

Aujourd’hui, le contexte international s’est considérablement amélioré. Malgré des défis structurels persistants et un endettement public élevé, l’apaisement des marchés offre à Dakar une fenêtre stratégique pour consolider sa stabilité financière.

Un contexte international favorable

Les données de l’Agence Française de Développement, s’appuyant sur les analyses de J.P. Morgan et de la Banque mondiale, illustrent cette accalmie. Après avoir culminé en 2022, les prix des matières premières ont entamé une descente qui devrait se poursuivre. Selon les projections de la Banque mondiale (octobre 2025), les cours mondiaux des produits de base devraient atteindre en 2026 leur niveau le plus bas depuis six ans.


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Les prix de l’énergie devraient reculer de 12 % en 2025, puis de 10 % en 2026, avec le baril de Brent projeté à 60 dollars en 2026. Les denrées alimentaires suivent une tendance similaire avec des baisses attendues de 6,1 % en 2025 et de 0,3 % en 2026. Parallèlement, les taux d’intérêt se sont stabilisés après les fortes hausses de 2022-2023. La BCE a abaissé ses taux à huit reprises depuis juin 2024, ramenant son taux de dépôt de 4 % à 2 %. Aux États-Unis, la Réserve fédérale a réduit le taux des fonds fédéraux à une fourchette de 3,5 % à 3,75 % fin 2025.

Avantages concrets pour le Sénégal

Pour le Sénégal, importateur net d’énergie et de denrées alimentaires, ces évolutions se traduisent par des avantages immédiats :

Allègement de la facture d’importation : la baisse des cours réduit le coût des importations, soulage la balance des paiements et atténue l’inflation importée. L’inflation au Sénégal est déjà retombée à 0,8 % en 2024.

Marges budgétaires accrues : avec un ratio dette publique/PIB estimé à 132 % fin 2024, chaque économie sur les importations libère des ressources précieuses pouvant être réaffectées à des priorités nationales.

Refinancement moins coûteux : la stabilisation des taux mondiaux rend le refinancement moins prohibitif, bien que le Sénégal fasse face à des défis spécifiques : ses eurobonds se négocient à des niveaux déprimés (le bond 2031 à environ 62,67 cents) et les agences de notation ont dégradé sa note souveraine à Caa1.

Situation financière préoccupante

La situation reste néanmoins préoccupante. Selon la Loi de finances 2026, le pays fait face à un besoin brut de financement colossal de 6 075 milliards de FCFA (9,26 milliards d’euros), soit près de 37 % du PIB.

Ce montant se décompose comme suit :

Amortissement de la dette : 4 307 milliards de FCFA (70,9 % du total)

Déficit budgétaire : 1 245 milliards de FCFA

Arriérés intérieurs : 300 milliards de FCFA

Emprunts rétrocédés : 172,8 milliards de FCFA

Opérations extérieures : 50 milliards de FCFA

Le service de la dette atteindra environ 5 500 milliards de FCFA en 2026, absorbant une part disproportionnée des ressources publiques. Cette situation découle en partie de la révélation d’une « dette cachée » (misreporting debt) : le rapport de la Cour des comptes de février 2025 a révélé que la dette de l’administration centrale, préalablement estimée à 74,4 % du PIB fin 2023, atteignait en réalité 111,0 % du PIB.

La Restructuration de dette : concept et mécanismes

Dans ce contexte, une restructuration de dette ordonnée représente une option stratégique. Il s’agit d’un mécanisme par lequel l’État renégocie les termes de remboursement avec ses créanciers pour éviter un défaut catastrophique. La plus grande part de la dette est détenue par les bilatéraux, pour un total de : environ 2 milliards USD (sur les 5,5 milliards USD d’écart global en dette extérieure 2023 selon FinDevLab / Banque mondiale IDS 2025). L’écart est réparti comme suit : Répartition de l’écart : Chine : environ 900 millions à 1 milliard USD (le plus gros contributeur individuel) ; France : environ 400 à 500 millions USD ; autres (Italie, Turquie, Inde, Koweït, etc.) : le reste (environ 500 à 700 millions USD).

Rallonger les maturités n’augmente pas toujours les coûts totaux si les taux sont renégociés à la baisse, cela dépend des grands créanciers (Chine, France, Inde, Arabie saoudite, Turquie, privés etc.). L’objectif est double : alléger le fardeau immédiat de remboursement tout en permettant aux créanciers de récupérer une part significative de leurs fonds à plus long terme.

Principales modalités :

Allongement des maturités : Étalement des remboursements sur une période plus longue (5 à 15-20 ans)

Réduction des taux d’intérêt ou haircut : Baisse des taux ou annulation partielle du principal (ex: Ghana en 2023 avec un haircut de 37 %)

Moratoire : Suspension temporaire des paiements (1 à 3 ans)

Échange de dette : Remplacement des obligations existantes par de nouvelles aux termes plus favorables

Contrairement à la dette d’entreprise, la restructuration de dette souveraine ne relève d’aucun tribunal international. Les négociations sont volontaires et souvent pilotées par le FMI via une analyse de soutenabilité de la dette (DSA).

Exemples récents :

Grèce (2012) : haircut (décote sur la dette) de 53,5 % sur la dette privée

Ghana (2023) : restructuration incluant un haircut de 37 % sur la dette externe

Zambie (2020-2025) : processus complexe impliquant le Cadre commun du G20

Avantages et inconvénients

Avantages :

  • Évite un défaut désordonné et préserve l’accès futur aux marchés financiers
  • Libère des ressources budgétaires pour les priorités nationales
  • Favorise la reprise économique si menée de manière préventive

Inconvénients :

  • Perte temporaire d’accès aux marchés avec des primes de risque accrues
  • Impact négatif sur la notation souveraine
  • Conditionnalités souvent assorties de réformes imposées par le FMI
  • Risque de contagion régionale dans le contexte de l’UEMOA

Le débat sénégalais

Le gouvernement sénégalais et le FMI divergent sur la nécessité d’une restructuration. Le Premier ministre Ousmane Sonko a publiquement qualifié de « honte » l’option de restructuration proposée par le FMI, affirmant que le pays peut honorer ses engagements. Le ministre des Finances, Cheikh Diba, a déclaré que le Sénégal dispose de moyens pour étaler les dettes à long terme avec les banques de l’UEMOA. Cependant, plusieurs analystes estiment qu’une restructuration devient de plus en plus inévitable. Bank of America a averti en décembre 2025 qu’un moratoire sur la dette extérieure, suivi de négociations de restructuration, apparaît comme le scénario le plus réaliste vers fin 2026. Sans soutien du FMI, le pays pourrait difficilement couvrir ses besoins financiers en 2026.

Une approche différenciée

Une restructuration crédible du Sénégal devrait probablement adopter une approche différenciée :

Dette externe bilatérale et commerciale : cibler principalement cette composante (eurobonds, prêts commerciaux), qui représente environ 49 % de la dette extérieure.

Dette régionale UEMOA : protéger autant que possible la dette en FCFA détenue par les banques et investisseurs régionaux pour limiter la contagion bancaire.

Dette multilatérale : cette composante (51 % de la dette extérieure) bénéficie généralement de termes concessionnels et ne fait pas l’objet de restructuration.

Conditions de réussite

Une restructuration réussie nécessite plusieurs éléments :

Programme FMI robuste : définissant le cadre macroéconomique, les politiques d’ajustement et les besoins de financement résiduel.

Consolidation budgétaire crédible : le gouvernement vise à ramener le déficit de 7,8 % en 2025 à 5,37 % en 2026, puis à 3 % en 2027.

Mobilisation fiscale accrue : les recettes fiscales sont projetées à 5 385 milliards de FCFA en 2026, en hausse de 23,4 % par rapport à 2025.

Transparence et gouvernance : poursuite des efforts de transparence budgétaire et renforcement des mécanismes de contrôle.

Engagement des créanciers : négociations de bonne foi avec tous les types de créanciers.

Une fenêtre d’opportunité limitée

Le Sénégal se trouve à un tournant décisif. La fenêtre d’opportunité créée par des prix de matières premières plus bas et des taux d’intérêt stabilisés ne durera pas indéfiniment. Deux trajectoires se dessinent :

Le statu quo : Continuer à honorer la dette sans restructuration, au prix de coupes budgétaires sévères, d’une pression fiscale accrue et d’un effet d’éviction sur l’investissement public. Cette voie pourrait conduire à une stagnation économique prolongée.

La restructuration proactive : Négocier de manière ordonnée un allègement de la dette, adossé à un programme FMI, pour libérer des marges budgétaires et créer les conditions d’une croissance durable.

Conclusion

La conjoncture mondiale actuelle offre au Sénégal une opportunité rare de traiter sa dette dans des conditions relativement favorables. En restructurant de manière proactive et équitable, tout en préservant la stabilité du système financier régional, Dakar pourrait transformer un fardeau en levier de développement.

Cependant, cette fenêtre d’opportunité est limitée dans le temps. Les choix effectués en 2026 détermineront la trajectoire économique du Sénégal pour les années à venir. Entre austérité prolongée et restructuration ordonnée, c’est l’avenir de millions de Sénégalais qui est en jeu. L’heure est à l’action concertée, informée par l’analyse économique rigoureuse et guidée par l’intérêt national à long terme.

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