Ile Maurice: Fanirisoa Ernaivo – «Maurice, carrefour financier, on veut comprendre les circuits de fonds»

En 2018 déjà, le Parquet national financier français avait sollicité les autorités mauriciennes dans le cadre d’une enquête visant à retracer des flux financiers suspects liés à des placements et à des avoirs à l’étranger de Mamy Ravatomanga.
Mais à cette époque, selon plusieurs sources, certaines informations n’avaient pas été transmises, alimentant des soupçons de manque de coopération, voire de complicité au sein des autorités d’alors. Huit ans plus tard, le contexte semble évoluer. En visite à Maurice, la ministre malgache de la Justice, Fanirisoa Ernaivo affirme que les relations judiciaires entre Antananarivo et Port-Louis entrent dans une nouvelle phase, marquée par une volonté commune d’accélérer l’entraide, notamment dans les dossiers financiers sensibles.
Qu’est-ce qui est ressorti de votre réunion avec les autorités mauriciennes ?
Notre rencontre a surtout permis de renforcer la coopération entre Madagascar et Maurice sur les questions judiciaires. Nous avons échangé sur les mécanismes existants d’entraide et sur la nécessité de faciliter le partage d’informations entre nos institutions, notamment dans les enquêtes financières et judiciaires. Les autorités mauriciennes ont montré une volonté d’accompagner Madagascar dans ce cadre.
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Quels traités ou conventions bilatérales existent entre Maurice et Madagascar ? Depuis 2019, Madagascar et Maurice ont conclu un accord bilatéral d’entraide judiciaire. Cet accord permet déjà de mener des enquêtes mutuelles entre les deux pays. À l’avenir, de nouvelles clauses pourraient être ajoutées, notamment sur le rapatriement des fonds.
Nous souhaitons aussi aller plus loin avec des mécanismes de mutual legal assistance, qui permettraient un échange direct d’informations entre les organismes compétents, sans passer par des procédures diplomatiques longues. Cela concernerait notamment le Pôle anti-corruption (PAC), le Bureau indépendant anticorruption (BIANCO), la SAMIFIN (service de renseignements financiers) côté malgache et la Financial Crimes Commission côté mauricien.
Avez-vous parlé de l’extradition de Mamy Ravatomanga ?
Oui, la question a été évoquée. Nous avons discuté de l’hypothèse où Maurice ne retiendrait plus l’homme d’affaires sur son territoire. Dans ce cas, nous souhaiterions qu’il soit renvoyé à Madagascar et non vers un autre pays.
Cependant, l’extradition ne peut intervenir que lorsque les procédures en cours à Maurice seront terminées. Tant qu’il existe des enquêtes ou des actions judiciaires en cours contre une personne, la loi ne permet pas de demander son extradition immédiatement.
Le régime actuel de Madagascar est-il reconnu par Maurice ?
Oui. Maurice reconnaît le régime actuel, et cette reconnaissance est importante pour nous. Les autorités mauriciennes ont compris les raisons du soulèvement populaire et ont été parmi les premières à soutenir la refondation en cours à Madagascar.
Qu’entendez-vous par «capture d’État» ?
La capture d’État, c’est lorsqu’un groupe de personnes prend en otage l’économie, la politique, l’armée et les institutions judiciaires d’un pays, dans le but de piller les ressources au détriment de la population. Dans ce contexte, le peuple n’a plus de recours, ni politique, ni judiciaire, car tout est contrôlé. C’est pourquoi nous avons demandé à la Cour pénale internationale de considérer cette infraction, car certains peuples n’ont pas toujours la possibilité de se libérer seuls d’un tel système.
Que répondez-vous à Mamy Ravatomanga qui affirme que sa vie était en danger s’il était resté à Madagascar ?
Nous contestons cette version. Le mouvement à Madagascar a été une contestation pacifique durant des années. Il n’y a jamais eu de tentative d’atteinte à sa vie.
D’autres responsables de l’ancien régime circulent aujourd’hui sans avoir subi de violences ou porté plainte pour des attaques de foule. Il n’existe pas de faits confirmant qu’il aurait été personnellement menacé physiquement.
Vous avez demandé aux enquêteurs d’interroger Mamy Ravatomanga ?
Je ne fais pas partie des enquêteurs du PAC ou du BIANCO, donc je ne peux pas parler à leur place. Je sais simplement qu’ils sont présents depuis samedi et qu’ils ont déjà avancé dans le cadre de la commission rogatoire.
L’enquête française sur ses biens avait été abandonnée faute de preuves. Avez-vous aujourd’hui des éléments montrant que l’argent a transité par Maurice ?
Justement, c’est le rôle des investigations : permettre de réunir des preuves. Le Parquet national financier avait déjà demandé en 2018 une enquête visant à comprendre comment certaines sommes d’argent avaient pu circuler, notamment à travers Maurice. À l’époque, les autorités mauriciennes n’avaient pas souhaité transmettre certaines informations, ce qui avait freiné le dossier. Aujourd’hui, la situation évolue : Maurice coopère davantage, ce qui pourrait permettre de rouvrir et approfondir ces investigations.
Nous avons des dossiers couvrant la période de 2009 à 2018, qui pourraient démontrer des mouvements financiers et des placements ayant transité par Maurice. Il est possible qu’il y ait eu recours à des cabinets de placement sur place, et qu’à cette époque, certaines complicités aient existé, aussi bien à Maurice qu’à Madagascar. Nous pensons également que des relais ont pu continuer à faciliter des opérations de recel ou de malversations financières sur plusieurs années.
Quel message adressez-vous aux autorités mauriciennes ?
Maurice est un pays ouvert aux investissements étrangers, mais à condition que ces fonds soient propres et honnêtement investis.
Si des capitaux sont soupçonnés d’être issus de blanchiment d’argent, de détournements de fonds publics, d’évasion fiscale ou de malversations financières commises dans un autre pays, alors les autorités mauriciennes doivent mener les investigations nécessaires.
Nous parlons de pratiques graves en ce qui concerne l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga : captation de secteurs économiques, monopoles, détournement de ressources publiques, avec pour objectif de transférer ces fonds à l’étranger, notamment à Maurice.



