«Boomerang Atomic» de Rachid Bouchareb: «C'est maintenant que ça commence»

Un panneau « Zone dangereuse », un nuage radioactif d’un essai nucléaire échoué, des hommes et des femmes contaminés… Ces images hantent la mémoire de la France et celle de l’Algérie. Le réalisateur franco-algérien Rachid Bouchareb les a ressorties et montées dans son documentaire Boomerang Atomic. Des images sur les 17 bombes nucléaires que la France a fait exploser dans le Sahara, en Algérie. Avec ce court-métrage de 22 minutes, présenté à Clermont-Ferrand, au plus grand festival mondial du genre, il réussit l’exploit de révéler à la fois la politique de la terreur, la naïveté des participants, le destin tragique de la population sur place et le silence autour des conséquences qui entourent jusqu’à aujourd’hui ces événements fondateurs de la souveraineté nationale moderne de la France.
Arrivé à la dernière minute pour accompagner, samedi 31 janvier 2026, la première de son film au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, Rachid Bouchareb est chaleureusement accueilli, comme un habitué. Aux spectateurs, ravis de rencontrer cette célébrité, il explique en toute modestie que pour lui, un court-métrage est beaucoup plus difficile à faire qu’un long-métrage. Il y a 30 ans, un autre de ses courts-métrages a été sélectionné, et aujourd’hui, il récidive avec ce documentaire précieux, habité par des images historiques troublantes et de nos jours facilement perçues comme surréalistes. Entre les deux courts, Bouchareb a construit une très longue carrière. Il a été plusieurs fois nominé aux Oscars, a été honoré à la Berlinale et les acteurs de son film Indigènes ont été récompensés par une Palme d’or au Festival de Cannes. Entretien.
RFI : Boomerang Atomic, de quoi s’agit-il ?
Rachid Bouchareb : Boomerang atomique, c’est un film documentaire. Un court documentaire sur les explosions nucléaires après tous les essais et les tests qui ont été faits par les Français dans le Sahara. Mon film parle surtout du premier essai nucléaire et de la première explosion à Reggane – une ville dans le centre du Sahara – qui s’est passée le 13 février 1960. Cela raconte l’arrivée, la décision du général de Gaulle d’avoir la bombe atomique. Ça démarre où ? On cherche un lieu. Donc on décide que c’est en Algérie, pendant la colonisation. C’est là où se feront les essais atomiques. Ensuite, tout au long du film, on voit toutes les étapes jusqu’à la première explosion.
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Vous êtes né en 1953 à Paris, de parents algériens. Est-ce que dans votre famille on a parlé de ces essais nucléaires ?
Nous avons surtout beaucoup parlé de la guerre d’Algérie. Mes parents étaient à l’époque aussi militants du FLN. Ils ont participé, comme de nombreux Algériens, à l’indépendance, à l’accès à l’indépendance. Un peu après, toujours pendant l’adolescence, j’ai entendu l’existence de la Seconde guerre mondiale, la participation de l’armée d’Afrique [à la libération de la France, NDLR] dont faisaient partie bien sûr les Algériens, les Sénégalais, les Burkinabè, un peu tous ces pays. Et puis, il y a eu à un moment, un peu plus tard, où j’ai entendu parler des essais nucléaires.
Mais dans votre famille, on n’a pas spécialement parlé de cela ?
Non.

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Y a-t-il des films ou des livres qui ont inspiré votre film ?
J’ai fait un certain nombre de films historiques dont l’histoire était méconnue, comme la Seconde guerre mondiale et l’histoire des Indigènes, par exemple. Après, j’ai fait un film sur la guerre d’Algérie en France, Hors-la-loi. Après, j’ai fait d’autres films, par exemple Nos frangins (présenté en 2022 au Festival de Cannes, le film a été proposé aux Oscars au nom de l’Algérie, NDLR), qui parle de l’affaire Malik Oussekine et des violences policières. Puis, j’arrive à un moment où je décide que mon prochain film, ça va être celui-là. Donc sur Reggane, 1960, l’explosion en plein Sahara. J’évoque aussi dans les sous-titres qu’il y a eu 17 essais et 17 explosions dans deux endroits au Sahara, (quatre atmosphériques, de février 1960 à avril 1961) à Reggane et (13 souterraines, entre novembre 1961 et février 1966) à In Ecker.
Votre film est basé à 95% sur les archives. Il n’y a pas d’interviews d’aujourd’hui, pas de spécialistes ou de nouvelles enquêtes sur les conséquences de nos jours. Vous montrez juste ces images et documents incroyables de l’époque. On y voit ces nomades algériens qui continuent à traverser le désert, des militaires français censés mettre la tête entre les genoux pendant l’explosion, le ministre de la Défense qui a emmené sur place sa femme et son enfant pour montrer à quel point ces essais sont inoffensifs pour la santé…. Suffit-il de montrer le passé pour expliquer le présent ?
Oui, c’est pour dire que ce qui s’est déroulé dans le passé, la deuxième partie de ça, c’est que l’histoire continue ! C’est-à-dire : ça ne s’arrête pas aux archives. Ça commence après les archives ! Par exemple, ce qui s’est passé à Reggane, en Algérie, au sujet de la première bombe et puis des autres bombes atomiques, c’est maintenant que ça commence ! Et l’histoire continue.
J’ai aussi en projet – un peu plus tard, quand j’aurai fait le long métrage, parce qu’il va y avoir un film après, une fiction –, c’est d’aller interviewer et de faire une deuxième partie de « l’histoire continue ». Les dégâts sanitaires et environnementaux sont encore présents et touchent encore les populations. D’après les scientifiques, ça peut se transmettre sur 22 générations. Ça concerne bien sûr la population algérienne, mais ça concerne aussi les jeunes soldats français qui ont participé dans ces bases militaires, qui sont aussi touchés.
Il y a des associations qui ont été créées. On a commencé à prendre en compte ce sujet aujourd’hui en France, à travers des premières lois, des procès dans des tribunaux. Certains ont été rejetés, ne sont pas considérés comme maladies liées à ça… Et je dirais que les Algériens n’ont eu, jusqu’à aujourd’hui, aucune reconnaissance. Donc, dans un an et demi, je vais tourner une deuxième partie de « l’histoire continue ». C’est quoi aujourd’hui ? Quels sont les dégâts qui vont se transmettre de génération en génération ?
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Il y a cette image très forte et emblématique pour le film, où vous montrez sur place un enfant algérien très handicapé ne disant pas un mot, et toute la famille autour reste également silencieuse.
Ça fait partie des images qui ont été tournées et que j’ai retrouvées à travers mes recherches. C’est pour ça que j’ai envie maintenant, après mon film, d’aller à la rencontre des populations.
Tout au début, dans un discours en 1958, le général de Gaulle s’adresse à la population française. Il explique que la bombe atomique française est nécessaire pour la souveraineté et la sécurité de la France. Il affirme que le Sahara est un lieu idéal pour réaliser ces essais, en soulignant que la France va protéger beaucoup mieux les populations sur place et les pays voisins que les États-Unis et le Royaume-Uni l’a fait lors de leurs essais nucléaires. Aujourd’hui, à l’époque de Donald Trump et de Vladimir Poutine, les politiciens pourraient tenir exactement le même discours…
Oui, parce que tout est possible aujourd’hui. Surtout dans le monde vers lequel on va. On pensait que beaucoup de choses avaient été débattues suffisamment pour qu’on ne puisse plus revenir dessus. Mais finalement, on se rend compte qu’avec l’être humain, tout est possible : relâcher encore une bombe atomique sur un pays est possible aujourd’hui, demain encore plus. C’est ce que je pense. Ce monde-là, je n’arrive plus à suivre. Tout va très vite. La présence de la guerre… Elle est tout le temps là. Aujourd’hui, sur les plateaux de télévision, ce sont des généraux qui viennent commenter.
Les relations entre la France et l’Algérie sont très tendues depuis un certain temps, aussi à cause de cet héritage des essais nucléaires. Votre film pourrait-il jouer un rôle dans cette histoire ?
Je ne suis pas le premier à être dans cette initiative. Il y a des associations qui travaillent depuis très longtemps à ce qu’il y ait une reconnaissance qui vient de la France. Les autorités aussi. Moi, j’arrive avec mon projet, mais je ne suis pas celui qui a déclenché ça. Je viens d’additionner, avec mon métier, un témoignage, mais c’est un sujet très présent en Algérie et il y a des associations qui travaillent pour essayer d’obtenir une reconnaissance de tout ça et une solution humaine à cette tragédie.
Est-ce qu’il était difficile à obtenir les archives, côté Algérie, côté France ?
Non. En France, j’ai été limité à certaines images qu’on peut donner. Il y a eu déjà la partie de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel). À l’époque, de grands journalistes sont partis faire des documentaires, comme Cinq colonnes à la une, une grande émission qui a eu lieu chaque mois, faite par des journalistes qui étaient sur plein de sujets comme la guerre d’Algérie et qui ont suivi ça. Ça, c’est la partie Ina. De la partie militaire, du ministère de la Défense, j’ai eu des images, mais je sais que je ne peux pas avoir accès à tout. Quand je dis « Donnez-moi tout », ils répondent « Non, pas aujourd’hui ».
Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, du 30 janvier au 7 février 2026.



