Cameroun: Madeleine Ngeunga, entre enquêtes et sécurité des journalistes

Madeleine Ngeunga est une journaliste camerounaise spécialisée en droits humains et dans la défense de l’environnement. Elle débute sa carrière à la radio puis rejoint InfoCongo, une plateforme régionale qui utilise des données, des cartes interactives et des récits pour couvrir des sujets environnementaux liés à la forêt tropicale humide du bassin du Congo. Lors d’un de ses reportages sur le terrain elle est victime de menaces et d’intimidations. Elle revoit alors son mode de fonctionnement et s’investit dans la sécurité des journalistes au sein du Centre Pulitzer qui accompagne ces derniers dans leur travail d’enquête. Elle parle de son expérience au micro d’Igor Strauss.
Lors d’une enquête sur l’exploitation forestière illégale au Cameroun, Madeleine adresse un questionnaire à l’entreprise incriminée pour obtenir sa version des faits. Mais elle n’obtient pas les réponses espérées. « La réponse était plus une réponse de menace nous accusant de tribalisme et nous disant que si on publie l’enquête et on cite l’entreprise, elle porterait plainte. Puis, comme c’était une grosse base de données de plusieurs entreprises qui étaient concernées, l’enquête a été publiée », dit-elle.
Et finalement l’entreprise ne met pas ses menaces à exécution. Suite à la parution de cette enquête, Madeleine est invitée dans le talk-show d’une grande radio de Yaoundé pour parler de son travail. Les auditeurs sont également invités à réagir à l’antenne. Beaucoup sont admiratifs de son travail… Mais l’un d’eux la menace en direct. « Un des auditeurs a dit « ah, mais je vous entends parler, vous êtes une femme, vous avez l’air jeune, mais je vous le dis, faites attention à ce que vous êtes en train de dire, parce que ne soyez pas surprise qu’en sortant dans la rue, en marchant, un grumier vous écrase » ».
Le risque d’être femme dans le journalisme
Abasourdie dans un premier temps, elle ne réalise que plus tard la gravité des faits. « J’ai eu peur à un moment donné et quand je sortais, j’étais un peu sur le qui-vive, à regarder à gauche, à droite ». Et Madeleine en est persuadée, ces menaces ont aussi été proférées car elle est une femme. « Peut être que la personne n’aurait pas eu le même courage pour s’adresser à un homme. Donc je pense que le fait d’être une femme aussi, ça a de l’influence dans le risque auquel on peut être exposé. Parce que d’autres diraient « elle devrait être en train de s’occuper de son foyer tranquillement, elle est là à fouiner dans les affaires qui ne la concernent pas ». Donc, clairement, il y a des connexions ».
Sécuriser les journalistes au quotidien
Dès lors Madeleine s’investit dans la sécurité des journalistes. Analyse des risques, procédures à adopter en cas de problèmes et soutien des rédactions. « Beaucoup de médias sont prêts à publier, mais quand on parle de prendre en charge le côté risque, le côté sécurité du journaliste, peu de médias sont prêts à s’engager. Pour dire, si par exemple la police interpelle ce journaliste, nous sommes prêts à assumer que c’est un de nos correspondants ou c’est un de nos journalistes qui fait un travail pour nous », explique-t-elle.
Et puis, elle incite les journalistes à former des coalitions et à favoriser les enquêtes transnationales. « Ce qui fait que si un journaliste est réduit au silence au Cameroun, son enquête peut être publiée par un média partenaire, par exemple en France, il y a beaucoup de choses à faire et ce serait dommage si on ne peut pas travailler sur ces thématiques parce qu’il y a les risques ».
Face à la puissance des réseaux de trafiquants, il est urgent d’aider les journalistes à garantir leur propre sécurité pour qu’ils continuent leurs enquêtes et qu’ils ne soient pas obligés de s’autocensurer.
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