Émirats arabes unis: l'or du Soudan «assure la prospérité des FSR et en même temps celle de Dubaï»

Ce sont des acteurs de plus en plus présents dans les affaires africaines : les Émirats arabes unis ont une influence grandissante sur le continent. À la fois sur le plan économique et commercial, mais surtout sur les marchés portuaires et logistiques. Sans oublier leur rôle trouble dans la guerre qui dévaste le Soudan depuis presque trois ans. Marc Lavergne est directeur de recherche émérite au CNRS (le Centre national de la recherche scientifique) et au laboratoire CITERS de l’Université de Tours. Il répond aux questions de Sidy Yansané.

 

RFI :  Depuis le début de la guerre au Soudan, il y a bientôt trois ans, les Émirats arabes unis sont particulièrement exposés, accusés notamment de soutenir les paramilitaires des Forces de soutien rapides (FSR). Vous pourriez nous résumer brièvement ce qui lie les Émirats avec le Soudan, qui abrite aujourd’hui la plus grave crise humanitaire au monde ?

Marc Lavergne : Au départ, c’est l’or et c’est Dubaï. Dubaï est le grand marché de l’or à l’échelle mondiale. Et il y a au Soudan des réserves prodigieuses. Le pays est devenu le premier producteur d’or en Afrique devant l’Afrique du Sud. C’est dans l’ensemble de l’immensité du Soudan qu’on trouve des ressources en or. Il suffit de se baisser pour le ramasser en quelque sorte. Il y a des dizaines de milliers d’orpailleurs qui ne sont pas des professionnels, et qui viennent de toute l’Afrique, de tout le Sahel, pour gratter la terre. Ces gens-là sont contrôlés par les FSR qui récupèrent l’or, ils évitent la banque centrale et les circuits officiels pour l’embarquer sur des avions pour Dubaï pour être raffiné. Ça assure la prospérité des FSR et en même temps celle de Dubaï. C’est pour cette raison que l’armée soudanaise régulière a voulu remettre la main sur ces ressources en or. Elle a intimé l’ordre aux FSR de rentrer dans le rang, c’est-à-dire de revêtir des uniformes, de s’attribuer des grades sous la tutelle des généraux qui ont le pouvoir à Khartoum depuis l’indépendance en 1956, pratiquement sans interruption, mais qui ont besoin de ressources aussi, non pas tellement pour développer le pays, mais au profit de l’armée, des militaires, des officiers. Tout ça avec le soutien de l’Égypte et d’autres pays qui sont aussi dirigés par des militaires.

Dans ce dossier soudanais, comment se positionne Abou Dabi par rapport à ses partenaires et aux autres puissances de la sous-région ?

Les Émirats arabes unis sont une fédération dont Abou Dabi n’est que la tête politique. Le business, on le sait bien, est surtout centré à Dubaï, tandis que l’administration est plutôt à Abou Dabi. Il y a pour les Émirats une sorte de compétition avec l’Arabie saoudite, les EAU étant un petit pays avec une population de 10 millions d’habitants, si vous voulez dont seulement 2 millions sont Emiriens et les autres des travailleurs immigrés. Contrairement à l’Arabie saoudite et ses 40 millions d’habitants, la plupart étant Saoudiens. Il y a ces deux visions 2030 de MBS, comme on l’appelle, Mohammed ben Salmane et de MBZ, Mohamed ben Zayed, les deux princes héritiers de ces deux pays qui sont en compétition pour une sorte de de leadership régional avec d’autres pays qui sont aussi parties prenantes, hostiles ou complices, comme le Qatar, le Koweït, et tous ces pays qui forment le Conseil de coopération du Golfe.

Alors parlons de cette compétition. Les Émirats donnent vraiment l’impression d’élargir leur influence en Afrique dans divers domaines : sécurité et défense, on en a parlé, mais aussi les ports, la logistique, la diplomatie. Depuis quand vous diriez que les Emirats ont commencé à tisser leur toile en Afrique ?

Les Émirats, il ne faut pas oublier qu’on appelait ça du temps des Anglais, « la côte des pirates ». Ce sont des gens qui ont une proximité avec l’Afrique, avec des pénétrations depuis l’Afrique orientale à l’intérieur du continent africain, avec du trafic d’ivoire, du trafic d’esclaves, du trafic de beaucoup de choses depuis des siècles, bien avant l’arrivée des Européens. L’Éthiopie, par exemple, a toujours été exempte de cette influence. Mais tous les bords, la Somalie, l’Érythrée, le Soudan ont été sous influence des pays du Golfe.

Parlons quand même des accusations très graves qui pèsent sur les Émirats, notamment le soutien armé aux paramilitaires soudanais FSR, dont les crimes atroces sont désormais recensés presque chaque jour. Le transport de mercenaires aussi en Soudan, parfois venus d’Amérique du Sud. Comment expliquez-vous que les EAU jouissent d’une telle impunité, notamment face à leurs grands partenaires que sont les États-Unis, et aussi face à l’Europe ?

Les EAU ne se plient pas du tout aux oukases qui peuvent venir de Washington ou d’ailleurs. Quand ils interviennent pour soutenir des groupes en déshérence comme ces FSR au Soudan et d’autres ailleurs en Afrique, ils ont affaire à des États faillis qui regorgent de ressources à exploiter. Ils ne vont pas s’arrêter à la légalité internationale, d’autant personne ne va s’opposer aux Émirats parce qu’ils jouent un rôle aujourd’hui irremplaçable sur la scène internationale. Les États-Unis ne sont plus les défenseurs de l’ordre mondial. Au contraire, ils ouvrent les portes au désordre mondial. Ça implique que des petits pays comme les Émirats ne s’arrêtent pas à la légalité internationale avant d’opérer, comme ils le font en soutenant des rebelles ou des groupes terroristes.

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