Cameroun: pourquoi des cadres du parti présidentiel espèrent un autre report des législatives et municipales

Après la réélection de son candidat avec un score de 53,66% au terme de la présidentielle du 12 octobre 2025, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), doit faire face à d’importants défis lors des prochaines élections des députés et conseillers municipaux. Certains hiérarques au sommet du parti espèrent un report de ces échéances prévues cette année.
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« Nous sommes un certain nombre à un niveau élevé de la hiérarchie du parti clairement favorables à un report des élections législatives et municipales. Ceci nous donnera le temps de mieux nous préparer pour ces échéances. » Le haut cadre du RDPC qui tient ces propos, en ce début d’année, fait partie de l’équipe resserrée autour de Jean Nkuete, le secrétaire général du Comité central, une des trois instances stratégiques du parti de Paul Biya.
Les mandats des députés et des conseillers municipaux, élus en 2020 expiraient en 2025. Mais ils ont fait l’objet d’une prorogation en 2024, par voie de loi et de décret, du 10 mars 2025 au 30 mars 2026, et du 25 février 2025 au 31 mai 2026, respectivement.
Même si l’explication reste officieuse, le scénario d’un nouveau report des législatives et municipales évoqué mezza voce au sein du parti au pouvoir, fait suite au « score étriqué » de Paul Biya à l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, dont il a été proclamé vainqueur par le Conseil constitutionnel avec 53,66% – la performance la plus faible des cinq dernières compétitions électorales du même type, depuis 1997.
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« Le poids politique du RDPC est en jeu à l’échelle locale »
Comme de nombreux analystes, des hiérarques du RDPC redoutent un échec de leur formation politique aux élections des députés et conseillers municipaux qui se tiendraient à date, dans la suite de la présidentielle. « Depuis la présidentielle, il y a un vent de fébrilité au sein du parti présidentiel. Le score de son candidat ne rassure guère. C’est juste un quart de Camerounais inscrits sur les listes électorales qui lui ont apporté leur soutien. Ensuite, les élections régionales ont montré des fissures internes importantes, attestant d’une fragmentation qui n’arrive plus à être contenue à l’intérieur du parti. Si rien n’est fait pour sortir de cette crise, il y a fort à parier que le poids politique du RDPC est en jeu à l’échelle locale », observe Claude Abé, sociologue et enseignant à l’Université catholique d’Afrique centrale.
« Le RDPC est confronté aux défis suivants : reconquérir certains territoires urbains dont Yaoundé, attirer et séduire les jeunes, et particulièrement ceux des espaces urbains, reconquérir le Grand Nord [Toute la partie septentrionale du pays, qui comprend les régions de l’Extrême-Nord, du Nord, et de l’Adamaoua, NDLR] », affirme pour sa part Patrick Rifoe. C’est ainsi que cet universitaire et communicant du RDPC analyse les résultats de la récente présidentielle, au terme de laquelle Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre de Paul Biya, président du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), s’est officiellement classé deuxième, avec 35,19% , tout en se considérant comme vainqueur. « L’enjeu pour nous est double : s’assurer que notre parti dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale d’une part, reconquérir les municipalités de certaines grandes villes tout en maintenant notre contrôle des exécutifs communaux de l’arrière-pays », pointe de son côté, un proche collaborateur du secrétaire général du Comité central du RDPC.
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L’une des questions que devra régler le parti de Paul Biya, avant les prochaines législatives et municipales, tient au mode de désignation de ses candidats aux scrutins à venir. Le sujet ne fait pas l’unanimité dans ses rangs. « Si l’on maintient le système d’investitures par le haut, c’est la bérézina assurée. Il nous faut passer par les primaires pour ne retenir que nos camarades élus par la base », assène un haut cadre du Comité central du RDPC, qui n’exclut pas que le choix du diktat du sommet entraîne des défections au sein de cette formation politique.
« Je peux comprendre nos camarades qui s’accrochent à l’idée des primaires. Mais il faut rappeler que la hiérarchie du parti doit intervenir dans le processus des investitures pour s’assurer de la prise en compte effective des critères tels que la mise sur orbite des jeunes et des femmes parmi nos candidats aux prochaines élections », tempère un autre proche de Jean Nkuete.
« Il n’est donc pas exclu qu’une deuxième prorogation puisse intervenir »
En attendant, que va faire Paul Biya ? Rien n’interdit une nouvelle prorogation des mandats des députés et conseillers municipaux. Pour les premiers, la loi fondamentale est d’une grande souplesse, qui prévoit que le président de la République peut abréger ou proroger le mandat des députés à certaines conditions, par exemple en cas de « crises graves ». « La rédaction de l’article 15 paragraphe 4 de la Constitution est permissive. Elle ne limite pas le nombre de prorogations, comme on ne peut contrôler complètement les « crises graves« et « exigences« liées aux « circonstances« dont l’appréciation revient fondamentalement au président de la République. Il n’est donc pas exclu qu’une deuxième prorogation puisse intervenir », décrypte un spécialiste camerounais de droit public dont les travaux font autorité. Avant de nuancer : « La prorogation ou l’abrègement du mandat étant des soupapes de gestion des circonstances particulières, le président de la République étant garant du fonctionnement régulier – c’est-à-dire normal – des institutions, y compris le respect des échéanciers politiques et électoraux, il ne peut proroger indéfiniment, sans se mettre en situation de violer son serment et d’être en situation de haute trahison. »
Quant aux mandats des conseillers municipaux, la loi prévoit que leur prorogation ne peut excéder dix-huit mois. Une deuxième possibilité existe donc pour la reconduction d’une telle mesure, fût-ce pour quelques mois. Paul Biya, président de la République et chef de parti, décidera donc entre respect de la loi et contingences politiques.
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