Soudan: dans l'État nordiste d'El-Shemaliya, la guerre n'est ni loin ni proche [3/3]

Épargnée par les combats depuis le début du conflit, l’État d’El-Shemaliya, le plus au nord du Soudan, est sur ses gardes. Au mois de juin 2025, les paramilitaires des FSR ont conquis la zone « du Triangle », aux confins de l’Égypte et de la Libye. En octobre, les paramilitaires opposés à l’armée s’étaient déjà emparés d’El-Fasher, capitale du nord du Darfour, et désormais leurs troupes progressent dans le nord du Kordofan. Délimité par une vague frontière tracée en plein milieu du désert, la région du Nord se retrouve à présent en contact direct avec les zones contrôlées par les paramilitaires. Un face-à-face lointain mais pas moins menaçant. À Karima, le long du Nil, la guerre s’immisce dans le quotidien des habitants.

De notre envoyé spécial à Karima,

Si la guerre reste lointaine, à Karima, elle est dans tous les esprits et toutes les discussions. Amjad Awad était bijoutier sur un marché de la capitale. Comme des dizaines de milliers d’autres, il s’est réfugié dans sa ville natale : « Ici, tout le monde a le sentiment que la guerre n’est pas loin. Il y a quelques mois à peine, les paramilitaires ont attaqué le Triangle à la frontière libyenne. Tout le monde se demandait s’ils allaient attaquer Karima. On vit dans l’angoisse. Quand tu dors la nuit, tu gardes toujours en tête que des drones peuvent frapper. »

Le 13 novembre 2025, une quinzaine de drones suicides ont été lancés par les paramilitaires sur le barrage de Mérowé, endommageant la plus grande installation hydroélectrique du Soudan. Les coupures d’électricité et surtout la paralysie des routes commerciales minent l’économie locale, selon Moubarak Al-Tayeb, producteur de dattes.

« On plante des dattiers depuis des générations. C’est notre héritage, raconte-t-il. Mais la guerre touche directement les cultivateurs. Pendant six mois, l’électricité était coupée, le réseau a été réparé et, deux semaines après, il était à nouveau frappé par les drones. Sans électricité, les pompes à eau se sont arrêtées. Toutes nos cultures sont mortes de sécheresse, détaille le producteur. Des déplacés sont venus se réfugier ici par milliers. La guerre a des conséquences sur l’éducation, la santé, le pouvoir d’achat. Aujourd’hui, les gens n’ont plus les moyens d’envoyer leurs enfants à l’université. Les jeunes s’engagent dans l’armée. Ou bien beaucoup s’exilent à l’étranger et certains vont travailler dans les mines d’or. »

« Que Dieu nous venge des Forces de soutien rapide »

Le soir venu, Karima est plongée dans le noir : une ville entière brandit la lumière de son téléphone pour se guider dans les ruelles sombres avant l’heure du couvre-feu, fixé à 22 h.

Dans le souk, à l’heure de fermer boutique, Mustafa Sayed enrage : « Que Dieu nous venge des Forces de soutien rapide [les paramilitaires qui s’opposent à l’armée fédérale – NDLR]. Si encore ils n’avaient fait que voler de l’argent, mais ce qu’ils font, c’est qu’ils cassent tout sur leur passage. Ils appliquent la stratégie de la terre brûlée, s’énerve le commerçant. Moi, ici, à Karima, si le danger se rapproche, je rejoindrai la première base militaire pour prendre une kalachnikov : je mourrai pour défendre ma région. »

Dans le sillage de la mobilisation décrétée aux premiers jours de la guerre par le général Abdel Fattah al-Burhan, à la tête de l’armée régulière, des dizaines de milliers d’hommes se sont engagés sous les drapeaux. Chaque région du Soudan a désormais sa propre milice. Le pays entier s’est converti en une caserne militaire à ciel ouvert.

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