Au Soudan, les rescapés des massacres d’El-Fasher témoignent [1/3]

Le 26 octobre dernier, après plus d’un an et demi de siège, les milices paramilitaires des Forces de soutien rapide se sont emparées du dernier bastion de l’armée régulière au Darfour. Filmant leurs exactions dans des vidéos publiées sur les réseaux sociaux, les troupes du général Hemedti se sont adonnées à des tueries de masse parmi les 170 000 à 260 000 civils encore pris au piège dans la ville. Des massacres également documentés depuis l’espace par des images satellites.
De notre envoyé spécial dans le camp de déplacés d’El-Affad,
La ville d’El-Fasher est « une scène de crime », a résumé fin décembre la coordinatrice humanitaire des Nations unies, Denise Brown. Elle n’a été autorisée à passer que « quelques heures » sur place. Des dizaines de milliers de personnes auraient été exécutées et plus de 107 000 personnes sont parvenues à fuir la ville, selon l’OIM.
« Ils sont tous morts »
Dans le camp de déplacés d’El-Affad, aux abords d’Al Dabbah dans l’État du Nord du Soudan, une ville sous le contrôle de l’armée régulière, les rescapés d’El-Fasher racontent l’horreur. Sur chaque toile de tente, à côté d’un numéro qui leur a été attribué, ils ont tracé leurs noms avec un bout de charbon, en lettres noires. D’un abri à l’autre, on déchiffre presque uniquement des prénoms féminins. Mais où sont passés les hommes ?
« Ils sont tous morts. Nos enfants, nos maris, nos frères. Tous ont été tués, nous interpelle une femme âgée, à l’entrée du camp. Il ne reste que les femmes. Regarde autour de toi ! Dans toutes les familles, c’est comme ça. À chaque femme, il manque un frère, un fils, un époux. Il ne reste que des femmes et des enfants. Les hommes ne sont plus là. »
En plein milieu d’un terrain de sable, sous le vent constant et un soleil écrasant, des veuves sèchent des larmes silencieuses dans leur foulard. « Nous avons perdu toute trace d’environ dix hommes de ma famille. Moi, je suis venue ici avec le seul enfant qui me reste, témoigne Hawa, en larmes. Elle a dû se résoudre à abandonner son mari blessé derrière elle. Les autres sont morts. Un obus est tombé sur notre maison. J’avais trois enfants. Habeeb et Alaedine sont morts. Que Dieu les protège. Pardon, je ne peux plus parler. »
À lire aussiSoudan: 1000 jours d’une guerre à l’origine de la pire crise humanitaire au monde
« Il y avait des corps partout »
À ses côtés, son fils Salah, 12 ans, le seul survivant. « Mon papa n’est plus là. On ne sait pas où il est. On a vu les Forces de soutien rapide nous encercler. Ça bombardait dans tous les sens. Puis, ils sont entrés. Ils tuaient les femmes, les hommes, les enfants, en pleine rue. Il y avait des corps partout. »
Dans le camp d’El-Affad, pas une famille n’est arrivée au complet. Le jour de l’attaque, Asma Ibrahim n’a pas pu rejoindre son mari soigné à l’hôpital. Tirant ses enfants par la main, elle a rejoint les interminables cortèges de civils fuyant la ville. « Ils ont fait beaucoup de prisonniers et demandent une rançon aux familles. Si tu ne payes pas, ils les éliminent, explique-t-elle. Il y a aussi des gens qui ont été forcés de rentrer à El-Fasher. Ils veulent dissimuler toutes traces de leurs crimes. En ce moment même, ils sont en train de nettoyer la ville. Ils veulent faire croire que les gens peuvent revenir à une vie normale, comme s’il ne s’était rien passé. »
Les survivants d’El-Fasher dénoncent l’inaction de la communauté internationale face aux crimes des paramilitaires. Des images satellites font pourtant état de charniers incendiés et de fosses communes dans une ville entière devenue cimetière.
À lire aussi«Les soldats, parfois, étaient des camarades de la rue»: les shamassa, ces enfants de la guerre au Soudan



