«Bani Volta», une révolte burkinabè effacée de l’Histoire ravivée par la danse

Mettre en scène une révolte anticoloniale largement oubliée en France et méconnue au Burkina Faso : c’est le pari du danseur et chorégraphe burkinabè Bienvenue Bazié. Dans Bani Volta, présenté en ce moment au Palais de Chaillot à Paris (jusqu’au 17 janvier), dix danseurs font revivre, par le corps, une guerre effacée des récits officiels.

 

RFI : Le titre de votre spectacle, « Bani Volta », renvoie à une région qui va du fleuve Bani, au Mali, à la boucle de la Volta, au Burkina Faso. C’est là qu’en 1915, des dizaines de villages vont se révolter contre les forces coloniales françaises qui cherchent à enrôler de force des soldats pour servir sur le front de la Première Guerre mondiale. Vous dites que c’est une histoire invisibilisée, effacée des mémoires. 

Bienvenue Bazié : C’est vrai que c’est une histoire méconnue des peuples du Burkina Faso, mais aussi de la France. L’idée de ce projet est née dans le cadre d’un workshop que nous avons organisé en 2024 à Ouagadougou, à l’université Joseph Ki Zerbo, qui réunissait des anciens chercheurs en sciences humaines et sociales et des artistes. C’est parti de là. Personnellement, je la connaissais à travers d’autres écrits, mais vraiment très peu, pas en profondeur. Nous devons encore aujourd’hui apprendre davantage nos histoires, les histoires des peuples.

Au Burkina Faso, certains ont l’impression que les résistances sont récentes. Et pourtant, il y a eu cette grosse mobilisation en 1915 qui est méconnue des fils et filles du Burkina Faso qui sont nés bien après, et qui pensent qu’il faut porter une résistance aujourd’hui. On avance si vite que, parfois, on oublie. Et quelque part, on est rattrapé aussi par certaines histoires. Pour le peuple de France aussi, il y a à apprendre. Ça nous permet de ne pas reproduire les mêmes erreurs et de vivre ensemble.  

On voit dans la pièce des scènes de combat : les danseurs qui interprètent les guerriers ramassent des pierres, les jettent, se mettent à l’abri comme un seul homme. On sent la force de ce collectif d’hommes et de femmes, parfois armés de très peu – d’un bâton, d’un bouclier… C’est ce qu’on imagine en voyant les gestes des danseurs. Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché dans cette histoire ?  

Moi en tant que chorégraphe, c’est cette force de mobilisation et de résistance de ces peuples qu’il m’intéresse de mettre en scène. Ces femmes et ces hommes qui ont porté la lutte malgré des armes assez rudimentaires par rapport aux personnes qu’ils avaient en face, aux colons. 

On sait bien que plus on est unis avec des stratégies, plus on est forts. Les recherches ont montré que les villageois avaient justement des stratégies, que je convoque à travers des figures dans ma danse : le combat en ligne, en cercle, par groupes…

Cette pièce montre tout ce qu’on peut rencontrer lors d’une guerre, les pertes en vies humaines, mais aussi la joie, l’amour, le courage, la rage, la peur et la vie qui, heureusement, continue. 

Et les femmes ont pleinement participé à cette lutte anticoloniale… 

Cette mobilisation est partie du fait qu’une femme a été battue et a perdu son enfant. Ce sont les femmes qui ont incité les hommes à la révolte et elles ont tout autant participé aux combats. Donc, c’est un rôle important, majeur, qu’elles jouent dans cette histoire. Il y a donc autant de femmes que d’hommes dans le spectacle. 

Que dit la danse que ne peuvent dire les mots, les livres, les archives ? 

Les émotions… qui sont des choses qui dépassent l’ordre de la parole.  La danse, c’est visuel, ça donne une dimension qui est inexplicable. J’ai d’ailleurs fait le choix que l’ennemi ne soit pas représenté par un individu, mais, dans l’écriture, on peut voir sa position. On peut sentir qu’il y a un danger, une personne en face, mais elle est invisible. 

En fait, on voit l’effet des gestes et des mouvements de l’ennemi sur le corps des danseurs… 

Oui, la personne physique n’est pas là, mais on peut percevoir une présence de l’ennemi qui repousse, qu’on attaque, qui tourne autour. Mais sans vraiment que ce soit représenté par quelqu’un. En termes d’écriture chorégraphique, c’est beaucoup plus intéressant que d’être dans quelque chose de frontal. Et ça ouvre aussi les imaginaires. Donc, ça laisse le spectateur faire une lecture qui est beaucoup plus large que si on avait mis deux personnes face à face pour un combat. 

Votre spectacle se joue aujourd’hui en France. Est-ce que vous avez prévu une tournée sur le continent africain ? 

Dans un premier temps, on fait la première mondiale à Paris, mais il nous tient à cœur de pouvoir le présenter au peuple burkinabè, d’avoir une tournée au Burkina Faso, puisque c’est une histoire qui concerne le Burkina et la France. Je dis toujours les deux, mais on aimerait aussi le présenter ailleurs sur le continent parce qu’on s’inspire aussi d’autres luttes de peuples pour leur libération. Il y a eu des résistances un peu partout !  Cette ouverture m’intéressait aussi. D’ailleurs, le seul texte que l’on utilise dans la pièce est l’hymne du Wassoulou. L’hymne du Wassoulou qui proclame un certain nombre de valeurs et qui était attribué au résistant Samory Touré par exemple, en Guinée. Cette histoire peut vraiment résonner avec l’actualité en France, au Burkina, en Guinée, aux États-Unis… à travers le monde.

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