Ile Maurice: Quand la fatigue mentale ne prend pas de vacances

Janvier est traditionnellement associé aux résolutions, aux nouveaux départs et à l’énergie retrouvée. Pourtant, pour de nombreux travailleurs mauriciens, la rentrée professionnelle de 2026 s’ouvre sous un tout autre visage : celui de l’épuisement mental. Derrière les sourires de façade et les discours sur la reprise, le blues de la rentrée s’installe, révélant une fatigue profonde, accumulée tout au long de 2025 et jamais réellement résorbée.
Dans les open spaces, les salles de classe, les hôpitaux ou les bureaux administratifs, le constat est le même : les congés n’ont pas suffi. «On revient travailler déjà fatigué», confie un employé du secteur privé rencontré dès les premières heures de la reprise. Comme beaucoup, il explique n’avoir jamais totalement décroché pendant les fêtes. Téléphone à portée de main, notifications professionnelles consultées «juste quelques minutes», esprit déjà tourné vers les objectifs de janvier. Résultat : un repos incomplet, un cerveau resté en alerte.
Selon la psychologue clinicienne Zakkiyah Wareshallee, cette incapacité à se régénérer mentalement est devenue structurelle. «Le stress est aujourd’hui continu. Les congés servent surtout à récupérer d’un épuisement accumulé, pas à se sentir réellement reposé», explique-t-elle. La perspective d’un retour dans un environnement professionnel tout aussi exigeant empêche la détente, surtout lorsque le travail perd son sens ou entre en contradiction avec les valeurs personnelles.
« Mo krwar mo zis fatige »
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
À cette fatigue persistante s’ajoute un phénomène encore largement silencieux : le burnout. Il y a celui qui est diagnostiqué, reconnu médicalement, et celui qui se vit dans le déni. «Beaucoup continuent à fonctionner malgré des signaux évidents», observe la spécialiste. Insomnies, irritabilité, maux de tête, pertes de mémoire ou désengagement émotionnel sont souvent banalisés. «À Maurice, dire « mo krwar mo zis fatige » est devenu une norme, alors que cela cache parfois un épuisement émotionnel profond.»
L’anxiété financière aggrave encore la situation. Après les fêtes, les réalités rattrapent les familles : dettes, crédits, dépenses scolaires, factures en hausse. «Le cerveau reste en alerte permanente», souligne Zakkiyah Wareshallee. Les nuits sont hachées par les inquiétudes, la concentration diminue au travail, les erreurs se multiplient. Parent salarié, jeune diplômé sous pression ou travailleur indépendant, chacun vit cette rentrée avec la peur de ne pas être à la hauteur.
Certains secteurs paient toutefois un tribut plus lourd. L’enseignement, la santé, le commerce, les services et la fonction publique figurent parmi les plus exposés. Dans les hôpitaux, la pression est constante. Le Dr Vinesh Sewsurn, président de la Medical and Health Officers Association (MHOA) et de la Federation of Civil Service and Other Unions (FCSOU), ne mâche pas ses mots: «Les médecins travaillant dans les services essentiels n’arrivent pas à socialiser, même pendant la période festive. Le manque de personnel oblige à travailler davantage et cela mène inévitablement à un burn-out plus avancé, souvent dès la deuxième semaine de janvier.»
Il précise que cette situation n’est pas nouvelle, mais qu’elle s’aggrave. «Les plannings de congés existent sur papier, mais ils sont difficiles à appliquer en pratique. Par dévotion pour leur travail et leurs collègues, beaucoup de médecins renoncent à leurs congés.» Une accumulation qui finit par peser lourdement sur la santé mentale et physique.
Le poids des rôles multiples accentue encore la fatigue. Parents jonglant entre travail, enfants et responsabilités domestiques, femmes particulièrement exposées à la charge mentale invisible, jeunes actifs coincés entre exigences de performance et précarité : la rentrée devient un marathon avant même d’avoir commencé.
Et les signaux d’alerte restent trop souvent ignorés : fatigue persistante malgré le repos, perte de motivation, anxiété constante, isolement, troubles du sommeil. L’automédication et la banalisation des symptômes retardent la prise en charge, jusqu’au point de rupture.
Pour 2026, le Dr Vinesh Sewsurn espère un changement réel. «Il faut plus de recrutement, mais aussi plus de considération pour la profession médicale. Nous acceptons les critiques constructives, mais le travail médical demande patience, vigilance et humanité.» En attendant, beaucoup tentent de tenir grâce à des stratégies individuelles : sport, relaxation, routines personnelles. Des solutions nécessaires, mais insuffisantes.
La rentrée 2026 pose ainsi une question essentielle : peut-on continuer à avancer sans récupérer de la fatigue accumulée ? La santé mentale s’impose comme un enjeu social majeur, soumise aux impératifs de productivité et de performance. Un enjeu qui, s’il reste ignoré, risque de transformer le blues de janvier en crise durable.



