Ile Maurice: La relance ou l'enlisement ? Défis et enjeux de 2026

À première lecture, les chiffres des National Accounts publiés en décembre 2025 offrent un certain apaisement. Avec une croissance attendue de 3,2 % en 2025, l’économie mauricienne continue d’avancer, évitant les scénarios de rupture brutale. Mais cette stabilité apparente cache une réalité plus inconfortable : Maurice ne se relance pas, elle se maintient.

À l’aube de 2026, l’enjeu n’est donc plus d’échapper à la récession, mais de savoir si le pays est encore capable de recréer un véritable cycle de croissance, seul à même de répondre aux défis sociaux, budgétaires, démographiques et géoéconomiques. Autrement dit, 2026 sera moins une année de performance qu’une année de vérité économique.

Le ralentissement de la croissance, passée de 4,9 % en 2024 à 3,2 % en 2025, marque clairement la fin du cycle de rattrapage post-pandémie. Pour des experts, cette décélération n’est ni accidentelle ni conjoncturelle.

Elle révèle une contrainte structurelle bien connue : le modèle de croissance mauricien peine à générer durablement des taux supérieurs à 4 % sans un effort massif d’investissement et de productivité.


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À ce niveau, la croissance permet de soutenir l’activité économique et de contenir les tensions sociales, mais elle demeure insuffisante pour financer la modernisation des infrastructures, accélérer la transition énergétique, absorber le vieillissement démographique ou investir massivement dans le capital humain. Le risque est celui d’une économie piégée dans une zone de confort relatif, mais vulnérable au moindre choc externe.

Plus préoccupant, la structure de la croissance qui demeure inchangée. Les services financiers, le commerce et le transport continuent de jouer un rôle moteur. En revanche, hors finance, plusieurs secteurs clés affichent un essoufflement persistant et des gains de productivité limités.

L’agriculture progresse fortement (+7,8%), mais cette performance repose essentiellement sur les cultures hors sucre, tandis que la filière sucrière poursuit son déclin structurel. L’industrie manufacturière stagne à 1,5%, pénalisée par la fragilité du textile, la hausse des coûts et, surtout, par des chocs externes majeurs, tels que la fin de l’African Growth and Opportunity Act dans le sillage de la nouvelle politique tarifaire du président Donald Trump. Cette configuration limite la capacité de l’économie à diversifier ses moteurs de croissance et à créer des emplois à forte valeur ajoutée.

S’il fallait identifier un indicateur clé pour juger des perspectives de relance en 2026, ce serait sans conteste l’investissement. Après une progression encourageante en 2024 (+8,6%), la formation brute de capital fixe (qui mesure les investissements productifs injectés dans le pays par le gouvernement et le secteur privé) devrait ralentir nettement à 3,9 % en 2025.

L’investissement privé se contracte, l’investissement public recule encore plus fortement, et le taux d’investissement tombe bien en deçà du seuil requis pour soutenir une transformation structurelle de l’économie.

Or, l’histoire économique du pays est pourtant sans ambiguïté : elle rappelle qu’aucune phase de relance durable n’a jamais été observée sans un redémarrage significatif de l’investissement. Ce recul traduit nécessairement un déficit de confiance, de visibilité et d’incitations crédibles. Sans inflexion rapide, 2026 risque de s’inscrire dans une trajectoire de croissance molle prolongée, caractérisée par un attentisme généralisé.

Par ailleurs, même si la consommation des ménages progresse encore (+2,6%), elle est toutefois à un rythme nettement ralenti. Le pouvoir d’achat demeure contraint par l’inflation passée, tandis que l’État adopte une posture budgétaire plus prudente. L’épargne nationale, bien qu’en légère amélioration, reste insuffisante pour financer un rebond significatif de l’investissement sans recourir davantage à l’endettement ou aux capitaux étrangers.

Approche pragmatique

C’est dans ce contexte que les analyses du secteur privé et des spécialistes de la finance prennent tout leur sens. Le Country Senior Partner de PwC Maurice, Anthony Leung Shing, a livré ce lundi dans l’express un diagnostic sans détour : après 12 mois, dit-il, «l’argument de l’héritage s’érode», insistant sur le fait que «la crédibilité d’un gouvernement se mesure à sa capacité à décider, à nommer rapidement et à offrir un cap économique clair et lisible». Ce constat renvoie à une attente centrale des investisseurs : la lisibilité. Sans vision clairement articulée, sans décisions structurantes et sans exécution rapide, la confiance reste fragile et l’investissement demeure prudent.

Dans la même veine, l’analyste financier Imrith Ramtohul anticipe pour 2026 une croissance «steady and moderate». Selon la Banque mondiale, l’économie mauricienne devrait croître autour de 3,4% en 2026-2027, sous l’effet d’un ralentissement du tourisme et de la construction. En revanche, ajoute le spécialiste financier, certains facteurs jouent en faveur de l’économie : une baisse attendue de la facture pétrolière et l’appréciation de l’euro (+10,5 % face à la roupie en 2025).

La Mauritius Chamber of Commerce and Industry va plus loin. Son secrétaire général, Dristysingh Ramdenee, souligne que le secteur privé souhaite adopter une approche plus pragmatique en demandant des conditions économiques concrètes et non des plans de relance artificiels.

«Sans amélioration tangible de l’ease of doing business, de la logistique, de la prévisibilité réglementaire et du coût de faire des affaires, l’investissement restera à la traîne», affirme-t-il. Il plaide pour une double stratégie: structurer de nouveaux piliers de croissance tout en consolidant la base productive existante.

Élément nouveau et, potentiellement, déterminant pour 2026: le retour progressif à une certaine sérénité institutionnelle à la Banque de Maurice. Après une période de fortes tensions et d’érosion de crédibilité l’année dernière, la nomination d’une nouvelle équipe dirigeante a marqué un recentrage autour des missions fondamentales de l’institution, avec toutefois une exigence de résultats tangibles à court et moyen terme quant au rétablissement de la confiance des marchés, à la cohérence du cadre de politique monétaire ou encore à la gestion de devises étrangères.

Au cœur de cette nouvelle orientation figure un objectif assumé : la stabilité de la roupie. Dans une économie fortement dépendante des importations, la stabilité du taux de change est un facteur clé de maîtrise de l’inflation importée, de prévisibilité pour les entreprises et de confiance pour les investisseurs. Elle constitue également un signal important pour les agences de notation et les partenaires financiers internationaux.

Toutefois, cette stabilité monétaire ne saurait, à elle seule, déclencher une relance. Elle crée un cadre, réduit l’incertitude et limite les risques systémiques, mais elle doit être accompagnée de réformes structurelles et d’une stratégie claire pour mobiliser les investissements.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la vision du Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam, qui a clairement positionné 2026 comme «l’année économique». La priorité affichée est l’assainissement des finances publiques, présenté comme une nécessité stratégique pour préserver la notation souveraine et éviter une dégradation par Moody’s, qui ferait basculer Maurice dans la catégorie des «junk states», aux conséquences potentiellement lourdes.

Cette rigueur budgétaire s’accompagne d’un second pilier : la productivité. Le lien désormais explicite entre la révision salariale issue du rapport PRB et la performance marque une volonté de rompre avec une logique purement administrative de la dépense publique.

À la lumière de ces éléments, une conclusion s’impose : 2026 ne sera pas une année de relance par défaut. Elle sera une année de choix, d’arbitrages et de crédibilité. Soit Maurice parvient à transformer la stabilité macroéconomique retrouvée en levier de confiance, à relancer l’investissement et à améliorer durablement la productivité.

Soit le pays s’installe durablement dans une croissance autour de 3%, insuffisante pour absorber les chocs sociaux, démographiques et géoéconomiques à venir. Après le diagnostic sans complaisance de 2025, 2026 ne jugera pas les intentions. Elle jugera le courage économique.

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