Ile Maurice: Ashvin Gudday – «Les travailleurs paient pendant que le pouvoir tergiverse»

Militant, négociateur et animateur de Liberation Moris, Ashvin Gudday a marqué 2025 en quittant Rezistans ek Alternativ. Plus d’un an après l’arrivée au pouvoir de l’Alliance du changement, il pose aujourd’hui un regard lucide et critique sur les défis persistants de la classe travailleuse.
Quel regard portez-vous sur l’année écoulée pour les travailleurs ?
Cela a été une année chaotique, marquée par de nets reculs. Le cas de la Basic Retirement Pension (BRP) est un exemple frappant : des milliers de travailleurs, y compris dans des secteurs pénibles, ont vu un droit fondamental remis en cause. Les Income Support annoncés ne changent rien au fond du problème. Le means testing aurait dû viser les plus hauts revenus, pas ceux d’en bas et surtout faire l’objet de véritables consultations.
Par ailleurs, nous attendons toujours la concrétisation de mesures phares promises par l’Alliance du changement : un an de congé pour les jeunes mamans, la semaine de 40 heures, l’élimination des discriminations entre secteurs public et privé, notamment en période de fortes pluies, ou encore la réforme des comités disciplinaires. Autant de revendications portées durant des années de mobilisation, mais restées lettre morte.
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Il y a aussi la question de la justice syndicale. Des cas comme ceux de Sharvin Sunassee, Yogita Baboo ou Luximon Badal restent sans réponse, tandis que des syndicalistes continuent d’être malmenés. C’est un signal très négatif.
Concernant les travailleurs étrangers, notre colère est réelle. Le comité interministériel a imposé 73 recommandations sans réel débat. Le recours accru à cette maind’oeuvre, que je ne rejette pas car elle est complémentaire, se fait dans des conditions d’exploitation préoccupantes et accélère l’exode des talents locaux. Ces travailleurs doivent bénéficier de droits égaux, légalement et socialement.
Enfin, malgré les Assises du travail et certains ateliers, le dialogue a fait défaut. La compensation salariale de Rs 635 est dérisoire face à la cherté de la vie, et même un salaire de Rs 50 000 ne vaut plus grand-chose avec la dépréciation de la roupie. Résultat : l’appauvrissement se poursuit, notamment au sein de la classe moyenne. Le bilan n’est, clairement, pas positif.
Le monde du travail est-il devenu trop exigeant au regard des salaires proposés, et le salaire minimum permet-il encore de vivre dignement ?
La réalité est brutale. À la vue du prix du panier ménager, il devient évident qu’un minimum vital garanti est indispensable. Aujourd’hui, neuf travailleurs sur dix perçoivent au maximum Rs 50 000 par mois, tandis qu’une large frange touche le salaire minimum, autour de Rs 20 000. Un montant largement insuffisant pour faire face aux dépenses essentielles, surtout dans un contexte d’inflation persistante.
La situation s’est encore aggravée avec le retrait progressif de l’allocation de la CSG. Résultat : certaines familles peinent à se nourrir correctement. Même la compensation salariale, censée soulager les travailleurs, est absorbée par la perte de cette allocation. Le pouvoir d’achat s’effrite dangereusement, d’autant que la valeur réelle des salaires ne cesse de chuter face à la flambée des prix dans les supermarchés.
À cela s’ajoutent des facteurs structurels inquiétants : l’absence de mesures fortes pour stabiliser la roupie, l’instabilité politique marquée par des va-etvient dans les nominations et un discours récurrent sur une prétendue «caisse vide». Pourtant, des milliards ont été déboursés, notamment les Rs 23 milliards accordées aux entreprises privées à travers le Wage Assistance Scheme durant la pandémie du Covid. Pourquoi ces fonds n’ont-ils pas servi à renforcer les caisses publiques et à mieux redistribuer la richesse ?
Ce qui est dénoncé, c’est la continuité d’un système où l’État subventionne les grands patrons, y compris pour le paiement des salaires et de la compensation salariale. Une situation jugée inacceptable. Les employeurs crient au loup dès qu’il s’agit de toucher aux profits, tandis que la classe travailleuse, elle, continue de payer la note salée.
Faut-il repenser complètement l’entrée des jeunes sur le marché du travail ?
La question mérite d’être posée tant les dysfonctionnements sont profonds. À la base, le problème vient d’un système éducatif trop académique, peu adapté aux réalités du monde du travail. Résultat : de nombreux jeunes peinent à s’insérer professionnellement, tandis que d’autres choisissent tout simplement l’exil, attirés par de meilleures perspectives à l’étranger.
Pour les retenir, il est impératif d’améliorer les conditions de travail et de moderniser les lois, aussi bien dans le secteur public que privé. La question de la rémunération est centrale, tout comme celle de la formation continue et de la méritocratie. Les jeunes doivent pouvoir accéder à l’emploi sur la base de leurs compétences et non au détriment de ceux que l’on qualifie de «colleurs d’affiches».
La précarité, omniprésente dans les deux secteurs, n’est plus acceptable. Comment motiver un jeune quand un General Worker perçoit entre Rs 17 000 et Rs 18 000, alors que, dans le même temps, un Chief Executive Officer bénéficie d’une augmentation de Rs 43 000 à travers le rapport du PRB ? Ce déséquilibre explique en grande partie le désintérêt croissant pour le secteur public. Il est urgent de restaurer l’indice de confiance, de renforcer la formation et de revoir le système éducatif de manière responsable, sans ingérence politique.
À cela s’ajoute la flambée du prix du foncier. Avec l’afflux de milliardaires à Maurice, la terre devient inaccessible pour les jeunes. Avec leur salaire, acheter un terrain ou construire une maison relève désormais de l’utopie. Combinée à la cherté de la vie, cette situation pousse de nombreux jeunes à quitter le pays.
Pour inverser la tendance, un équilibre doit être trouvé : faciliter l’accès au logement, lutter contre la corruption, renforcer le law and order et combattre le fléau de la drogue. Plus de protection, plus de justice et plus de méritocratie sont indispensables pour redonner espoir à la jeunesse.
Les syndicats ont-ils encore un poids réel face aux décisions politiques ?
Malgré un contexte difficile, les syndicats démontrent qu’ils conservent une capacité réelle d’influence. L’exemple le plus parlant reste la mobilisation contre la réforme de la BRP. Lorsque les confédérations syndicales se sont regroupées au sein de la Platform Komun Syndical, le gouvernement a été contraint de revoir sa position.
Cette résistance a conduit à la mise en place de deux comités, débouchant sur l’introduction de l’Income Support. Même si certains syndicats ont boudé ces instances, estimant que la réforme devait être gelée, le signal était clair : l’Exécutif avait été ébranlé.
La grande manifestation de juin dernier à PortLouis, qui a rassemblé une foule importante, a renforcé ce rapport de force. Avec des moyens limités, les syndicats ont multiplié les actions : forums-débats, manifestations ciblées, interventions publiques. Leur voix s’est également fait entendre lors des Assises du travail et au sein de la tripartite, preuve que le mouvement syndical n’est pas resté en marge.
Certes, le taux de syndicalisation demeure faible à Maurice. Mais les fédérations et confédérations affichent une détermination intacte, notamment face à ce qui est perçu comme une trahison des promesses faites à la classe travailleuse. Plus de 400 jours après l’arrivée au pouvoir, les annonces tardent à se concrétiser, alors que certaines réformes pourraient être adoptées par de simples amendements législatifs.
À l’approche de la saison des intempéries, l’inquiétude grandit pour les travailleurs. Quelles protections sont prévues ? Qu’en est-il de ceux qui se sont mobilisés durant la campagne électorale ? L’Organisation internationale du travail appelle à un véritable dialogue social, mais sur le terrain, la protection des syndicalistes semble insuffisante. Un climat de grogne s’installe et l’impopularité du gouvernement paraît de plus en plus palpable.
Qu’est-ce qui vous met le plus en colère aujourd’hui ?
Ce qui alimente le plus la colère, c’est le sentiment persistant d’un agenda caché. Le gouvernement est arrivé au pouvoir avec un mandat clair, un contrat social et un programme précis qu’il se devait de respecter. Or, les décisions prises donnent l’impression d’un glissement inquiétant. On évoque un State of the Economy, un rapport sans signature, puis on brandit l’argument de la «caisse vide» pour justifier des coupes drastiques, notamment dans la pension de vieillesse.
Dans la foulée, d’autres mesures interpellent : le licenciement d’environ 1 700 travailleurs au sein des collectivités locales, suivi d’un discours alarmiste sur le manque de main-d’oeuvre dans certains secteurs, servant de prétexte au recrutement massif de travailleurs étrangers. Pourtant, des Mauriciens sont prêts à travailler. Ce qu’il faut, c’est réguler, protéger et mettre fin au système de «hire and fire», perçu comme un outil de règlement de comptes.
Derrière ces choix, l’impression est forte que des mains invisibles dictent l’action gouvernementale. Des forces ultralibérales et capitalistes semblent influencer les décisions, pendant que des réformes essentielles, comme la réforme électorale, restent au point mort.
Régler la question du financement des partis politiques permettrait pourtant de limiter l’emprise des grands groupes économiques, souvent accusés de financer les partis en échange de lois taillées sur mesure. La réforme de la pension, par exemple, est perçue comme une porte ouverte à la promotion des private pension fund schemes.
Au final, c’est une orientation néolibérale assumée qui semble guider les choix dans l’ombre du pouvoir. La déception est d’autant plus grande que l’on attendait un sursaut de ceux qui se réclamaient d’une ligne idéologique de gauche. Face à ces dérives, le mouvement syndical se veut plus que jamais un rempart et annonce sa présence sur le terrain, dès 2026.
Quelles sont vos priorités absolues pour 2026 ?
La priorité numéro un reste de replacer l’humain au cœur de l’économie et du développement. Certes, la dette publique est souvent mise en avant, mais gouverner, c’est aussi produire, créer de la croissance responsable et faire preuve de créativité. Et assurer une meilleure redistribution de la richesse et celle d’une vraie justice sociale. C’est précisément pour cela que la population a élu ses représentants : pour agir et proposer des solutions, et non pour se réfugier derrière des contraintes budgétaires.
Il est également urgent d’éliminer toutes les formes de discrimination envers les travailleurs mauriciens, sans oublier le harcèlement auquel font face certaines femmes sur leur lieu de travail.
La situation des travailleurs étrangers doit aussi être revue en profondeur : conditions de travail, logements, repas, horaires, mais aussi leur capacité à faire entendre leur voix. Disposent-ils de plateformes adaptées pour signaler des abus, notamment face aux barrières linguistiques ?
La mobilisation restera essentielle en 2026, d’autant plus que la crainte d’une nouvelle vague de privatisations se fait sentir. Le mouvement syndical souhaite faire entendre sa voix, rappelant que les grandes avancées du pays ont été réalisées grâce à la sueur des travailleurs. L’objectif est clair : s’opposer aux dérives et contribuer à démanteler la machinerie néolibérale par l’action syndicale collective.
Si vous aviez un message direct à adresser au gouvernement pour 2026, quel serait-il ?
Le temps presse. Les décisions tardent et il faut se poser les bonnes questions : les bonnes personnes sont-elles réellement aux bons postes, y compris au niveau ministériel ? Se réfugier constamment derrière l’héritage de l’ancien gouvernement ne suffit plus. Il est temps de changer de discours et surtout d’agir.
Le pays a besoin de décisions claires, assumées et surtout expliquées à la population. Gouverner, ce n’est pas prétendre tout savoir, mais maintenir un dialogue constant, écouter et consulter. La communication et l’ouverture doivent devenir des priorités, car les défis à venir sont majeurs : intelligence artificielle, robotisation, crise climatique, vieillissement de la population. Autant d’enjeux qui exigent une vision et une concertation sincère.
Les Assises et autres exercices de consultation doivent réellement permettre d’avancer dans la bonne direction et non se transformer en simples vitrines. Le gouvernement doit se demander s’il utilise pleinement ces espaces pour construire des solutions collectives.
Aujourd’hui, l’attente est forte. Le score de 60-0 obtenu lors des élections ressemble davantage à une sanction infligée à l’ancien régime qu’à une adhésion totale au nouveau pouvoir. Le peuple observe, juge et attend des réponses concrètes. En 2026, il faudra parler vrai, décider vite et gouverner avec et pour la population.



